En guerre: le naufrage d’un bateau ivre

France, 2018.
Note: ★★★★

En compétition officielle au dernier Festival de Cannes, En guerre ne laissera probablement personne indifférent en raison de sa juste et implacable mise en scène qui met en exergue l’absurdité d’un système libéral privilégiant l’économie à l’humain.

Dans le Sud-Ouest de la France,  l’annonce de la fermeture de l’usine de sous-traitance automobile Perrin Industrie sème la discorde entre la direction et les ouvriers qui jugent cette décision arbitraire et malhonnête. À la tête de cette protestation, le leader syndical Laurent Amédéo (solide Vincent Lindon) essaye clopin-clopant de défendre les intérêts de ses collègues, soucieux de faire respecter un accord passé il y a deux ans entre les deux parties.

C’est à Agen, petite commune du Lot-et-Garonne, que prend place l’intrigue du nouveau métrage de Stéphane Brizé, dans le Nord-Pas-de-Calais du Sud-Ouest comme l’appellent certains. Et pour cause, ces deux régions ont en commun de nombreux plans de restructuration et de délocalisation. Ici, bien que fictive, l’histoire n’est pas sans rappeler celle de Continental, Goodyear ou encore Whirlpool dont le simple nom a encore de nos jours une résonance toute particulière dans la tête de ses employés. À chaque fermeture d’usine, les patrons évoquent une absence de compétitivité à l’étranger qu’il faut traduire par une profitabilité insuffisante face à la concurrence. Mais là où le bât blesse, c’est que bien souvent les compagnies ne connaissent pas d’atonie économique, elles sont rentables et ne perdent pas d’argent. Dans le cas de l’entreprise agenaise, on parle de 17 millions de bénéfice sans compter les aides perçues par l’état et les 5 millions gagnés grâce à la modération salariale et au renoncement des primes tel que le stipulait l’accord conclu pour une durée initiale de 5 ans.

Une fois les promesses rompues, ce sont plus de 1100 employés qui se retrouvent au chômage. Pendant ce temps-là, le salaire du président du groupe augmente de 18%. De fait, l’ouverture du film par la citation de Brecht, « Celui qui combat peut perdre, mais qui ne combat pas a déjà perdu » témoigne de l’acharnement des syndicats à vouloir défendre leur gagne-pain à couteaux-tirés. Mais les dirigeants ont bien compris qu’un mouvement, ça s’essouffle. Décrédibilisées par les médias, des divergences d’opinions s’installent entre les chefs des syndicats qui, en changeant de fusil d’épaule, se tirent dans le pied au lieu de se donner la main. Laurent a beau être une personne ressource, il n’arrive plus à tempérer les ardeurs des uns et des autres. Sa mission principale? Avoir un chèque à la fin de chaque mois et pas seulement pour deux ans. Il ne veut pas se contenter des miettes. Pas qu’il soit gourmand comme certains peuvent le prétendre, mais simplement prévoyant et fier de défendre quelque chose auquel il croit très fort. On devine que son engagement est un moyen d’échapper à la solitude. Et si Brizé en fait un héros, c’est parce qu’il est plus facile de s’identifier à un individu qu’à un groupe. Cela humanise davantage le propos et la cause.

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En guerre n’est pas un documentaire mais sa puissance dramaturgique, caractérisée par une narration en temps réel, témoigne d’un sentiment troublant de vérité. Le réalisateur voulait notamment sonder ce qu’il se cache derrière les images de télévision racoleuses qui se nourrissent de la violence des conflits sociaux pour maintenir leur audimat. Cette recherche du sensationnalisme est soulignée par l’intrusion de perches, micros et autres outils techniques qui obstruent les images et compliquent leur lecture. De fait, le regard du quidam est forcément biaisé par les médias qui concentrent leur attention sur les conséquences des actes et non sur leurs origines divisant ainsi l’opinion publique au détriment des négociations, malgré leur devoir de responsabilité éthique professionnelle. Pour les besoins du film, le metteur en scène a donc fabriqué des reportages d’actualité inspirés de vrais journaux télévisés à la différence près qu’on assiste aux contrechamps habituellement coupés au montage. Une ingéniosité qui permet de questionner les tenants et les aboutissants des litiges et de comprendre les avanies auxquelles les employés sont exposés. Il fallait discerner la colère, l’humiliation et le désespoir de ces hommes pour mieux comprendre leur combat. On se souvient de la vague de suicides chez les employés de France Télécom (plus de 35 décès entre 2007 et 2009) qu’on imputa à « un management par la terreur ». La mort n’est surement pas la seule manière de tirer la sonnette d’alarme mais elle apparaît efficace pour certains.

Si la technique semble spontanée chez Brizé, elle n’est pourtant qu’un outil de communication servant à illustrer des textes rudement travaillés. Pas de place à l’improvisation, les dialogues très structurés sont néanmoins joués par une majorité d’acteurs non professionnels utilisant leur vécu et leur intuition pour guider leurs gestes. Dans La loi du marché (2015), le cinéaste utilisait déjà ce procédé en le confrontant au jeu plus construit de Vincent Lindon, capable d’incarner de vrais personnages avec une finesse et un flair naturels. L’acteur y avait vécu un épuisement émotionnel, en opposition à l’impétuosité de son nouveau rôle, miroir formel de l’autre. Investit dans des compositions justes, délicates et senties, sa performance viscérale et verbale s’attache ici davantage aux mots qu’à l’accoutumée pour sa 4ème collaboration avec le cinéaste. Seul acteur professionnel du casting, il campe un personnage inspiré de la vie d’Édouard Martin, un homme politique et ancien syndicaliste, tandis que certains novices du film ont décidé de tourner sous leurs vrais noms. Il en découle un réalisme se prêtant totalement à la réflexion sociale et politique de l’œuvre qui n’est pas sans rappeler le travail de Cédric Klapisch dans son approche philanthropique. C’est d’ailleurs lui qui dans Ma part du gâteau (2011) offrira son premier rôle au cinéma à Xavier Mathieu (délégué syndical de la CGT de l’usine Continental AG de Clairoix en 2015) également impliqué dans l’écriture du scénario d’En guerre. Un scénario qui s’appuie sur les dires d’ouvriers, de chefs d’entreprises et d’avocats, afin d’offrir un point de vue objectif pour contourner les écueils inhérents au sujet, en confrontant des points de vue différents, étayés par un argumentaire solide.

Brizé n’a pas fait un film bavard. Chaque mot est utilisé à bon escient pour servir une situation précise. C’est pourquoi lors des manifestations, le son diégétique est suspendu au profit de la musique rock et saturée de Bertrand Blessing qui traduit très bien l’anarchie, la persévérance et la dignité des ouvriers. On monte aux barricades, on s’insurge, on lève le poing et on s’arme avant tout de patience, entre une batterie martelant un son brut sur un rythme incessant et une basse qui se veut sombre et vibrante. Soudain, plus de tohu-bohu, de brouhaha ni de cohue. La caméra se resserre sur des gestes tendres et bienveillants au moment où la musique devient lancinante. Elle révèle ainsi l’état psychologique des personnages sans jamais servir de banale illustration en passant d’une inextinguible colère à la douceur de l’abattement. Une unicité se dégage alors, celle d’un groupe qui se serre les coudes au sens propre comme au figuré face à l’oppresseur. Cette solidarité est mise en évidence par une surimpression des grévistes et de l’usine qui ne font désormais plus qu’un. Dès lors, des cartons noirs viennent ici et là agir à titre de respiration. Le spectateur pense reprendre son souffle mais de nouveau le rythme de l’intrigue s’emballe jusqu’à ce qu’il perde haleine.

Tourné en 23 jours seulement, l’urgence qui exulte de l’œuvre est en corrélation avec celle du combat mené par les salariés. Un bienfait attribuable à un budget limité qui finalement sied parfaitement à l’énergie que le metteur en scène voulait instiller à chacun de ses plans, filmés sous des angles différents pour capter sur le vif les réactions de chacun. Portée à l’épaule, sa caméra n’a de cesse de virevolter d’une action à une autre, s’emparant de l’instabilité émotionnelle de ses sujets. Souvent là où on ne l’attend pas, elle se fait discrète pour que le factice de la technique s’efface au profit de l’authentique lors des virulentes algarades. Les nuques floutées incitent alors l’œil à converger sur les visages des protagonistes et à tendre l’oreille sur les mots prononcés. Les nombreux ping-pong verbaux sont à leur paroxysme lors d’un plan séquence magistralement filmé où la caméra peine à comptabiliser les points. Elle se fait chahuter jusqu’à la nausée, entre flux et reflux, telle une vague venant inlassablement se casser sur le récif.  Sur cette mer agitée, les visages se font brasser jusqu’au naufrage inexorable de ce bateau ivre. Un bateau dont le PDG a quitté depuis bien longtemps le gouvernail.

Fort du succès du diptyque amorcé avec La loi du marché (2015),  le prolifique Stéphane Brizé réitère la donne et offre avec En guerre un thriller politique qui met en joue un système desservant les mal lotis au profit du patronat et des nantis. Il n’y a pas de place pour le superflu et l’à-peu-près dans ce portait d’une société en déliquescence. Au terme d’une longue bataille dont l’issue est malheureusement courue d’avance, il s’interroge sur le désespoir des salariés, ce qui les poussent à se battre et ce qui les conduit à des gestes extrêmes. En guerre et contre tout.

Durée: 1h53

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