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Déroutant réalisme : Écartée de Lawrence Côté-Collins

Québec, 2016
Note : ★★★ ½

En cette période de confinement, jamais l’occasion de plonger dans une boulimie cinématographique n’a été aussi tentante. Cela tombe bien, car plusieurs plateformes numériques ont profité de cet évènement imprévu pour rendre gratuitement accessible leur catalogue. C’est notamment le cas des FILMS DU 3 MARS (merci à eux) qui, en rendant leur contenu disponible, m’ont permis de découvrir Écartée (2016) de Lawrence Côté-Collins, véritable ovni de la cinématographie québécoise.

Pour son premier long-métrage, la réalisatrice n’y va pas de main morte. En effet, elle s’attaque à un genre cinématographique encore très discret sur nos territoires : le faux-documentaire. Alors que ce genre se voit souvent associé aux œuvres horrifiques telles que Blair Witch Project (Daniel Myrick, Eduardo Sánchez, 1999) ou, plus récemment, As Above, So Below (John Erick Dowdle, 2014), Côté-Collins donne davantage dans la subtilité en nous offrant un suspense psychologique n’ayant pas peur d’aller au bout de son propos.

Anick (Marjolaine Beauchamp) est une intervenante sociale qui décide de réaliser un documentaire sur la vie après l’incarcération. Pour se faire, elle séjourne chez Scott (Ronald Cyr), un ancien détenu, et sa copine Jessie (Whitney Lafleur), plus jeune, qui ont accepté de donner leurs témoignages et de se faire suivre dans leur train-train quotidien le temps du tournage. La stabilité du couple devient de plus en plus fragile alors qu’Anick et sa caméra s’incrustent de plus en plus loin dans leur intimité…

Image: Le Devoir

De par sa forme et ses thématiques, Écartée nous plonge dans un univers d’un réalisme troublant se déroulant dans un village isolé de l’Abitibi. Les interactions souvent crues et hésitantes, la composition d’images rappelant à tout ancien cégepien leurs premiers projets vidéo, les décors exposant un environnement rural et une maisonnée des plus banales … tout semble si vrai que, en vue du propos abordé, le malaise ne prend pas de temps à s’installer chez quiconque s’adonne au visionnement. Mention spéciale aux performances déroutantes des comédiens qui habitent leurs personnages construits avec justesse et complexité. Les échanges de ces personnages sont d’ailleurs surprenants tant il est facile de s’y reconnaître grâce leurs tonalités d’un naturel déstabilisant et leurs sujets tels que la vie de couple, la quête de bonheur et la liberté.

Plus les minutes s’écoulent, plus le spectateur est confronté à sa position de voyeur, la caméra d’Anick s’aventurant dans des zones de plus en plus personnelles de Scott et Jessie, souvent même à leur insu. Cette approche donne naissance à des scènes très fortes, notamment un passage où Scott manifeste son mécontentement à la caméra de façon explosive, en réclament son intimité à lui et à sa conjointe, ainsi qu’une scène de longue durée présentant un coït du point de vue d’une caméra caché. Contenant son lot de séquences à la fois inconfortables et fascinantes, il devient impossible de détourner les yeux de ce récit apportant mûres réflexions sur la vie privée et la crise existentielle. 

Cet habile accès à l’interdit signé Côté-Collins se veut donc, par son approche à la fois unique et assumé, une œuvre à découvrir dès maintenant si, comme moi, vous avez pris quatre ans de retard. Rendez-vous sur la plateforme numérique des  FILMS DU 3 MARS.

Durée: 1h20

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