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Nos années folles: Itinéraire d’un travesti raté

Nos années folles: Itinéraire d’un travesti raté 2.5
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Note de l'auteur
Pierre Deladonchamps n’arrive jamais à retranscrire toute l’ambivalence nécessaire à la cohérence et à la crédibilité de son personnage, dépassé par l’ampleur des tourments qui pèsent sur ses épaules pourtant très larges. Le réalisateur s’est alors tiré une balle dans le pied dans l’utilisation malhabile des ellipses, amputant son acteur, pourtant de haut calibre, d’une liberté de jeu substantielle.
NOTE DU LECTEUR

Avec Nos années follesAndré Téchiné réalise une adaptation bien documentée, mais peu sentie, de l’œuvre La Garçonne et l’assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, inspirée de la véritable histoire de Paul et Louise Grappe.

En pleine Grande Guerre, après deux années passées sur le front, un poilu (Pierre Deladonchamps) se mutile et déserte afin de se soustraire à son devoir. Paul s’en va retrouver son épouse Louise (impeccable Céline Salette) qui le cache quelque temps dans la cave de sa grand–mère. Cherchant désespérément à vivre leur amour au grand jour, avec l’aide de sa femme il va se travestir pour enfin sortir de l’ombre et devenir Suzanne dans le Paris libéré des années folles. Mais, la guerre finie, Paul est amnistié tandis que sa Némésis n’a plus lieu d’exister. C’est alors au théâtre qu’il essaiera de la faire revivre. En vain.

Pour son 22ème long métrage de fiction, André Téchiné nous plonge dans cette période faste marquée par l’envie collective de la population à vouloir profiter de la vie et de ses plaisirs tant qu’elle le peut encore. Après l’iniquité de l’affaire Dreyfus qui suscita un sentiment de honte vis-à-vis de l’armée française, les gens n’avaient plus le cœur à rire. Au début, on fit la fête pour redonner du courage aux permissionnaires, puis on la poursuivit pour se dérober à un quotidien morose. Le music-hall arrive alors à point nommé, célébrant l’émergence d’une culture populaire (sous les traits de Mistinguett) qui se moque de l’ennemi pour se dérider.

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Comme à l’accoutumée, c’est dans un contexte social et politique que le réalisateur situe son film à l’instar des Roseaux sauvages dont les évènements d’Algérie servait de toile de fond. Ici, il s’attarde tout particulièrement à la manufacture de couture où Louise et ses copines travaillent. Plus que de simples collègues, elles partagent des repas et quelques anecdotes tirées de leurs aventures amoureuses. Solidaires face à la guerre, c’est une époque où les langues se délient et les femmes se libèrent. La relation qu’entretient Louise avec sa Suzanne ne surprend pas plus que la révélation du lesbianisme de sa patronne. Pour faire front à l’horreur de la guerre, on s’entraide et on se retrousse les manches, à l’image de cette scène où un soldat pouilleux requiert leur aide pour nettoyer ses vêtements. Tout le monde s’affaire à l’ouvrage dans un esprit contagieux de camaraderie qui, dans le souci du détail porté à l’exécution des tâches, rappelle le réalisme poétique de l’œuvre de Jean Renoir. En attendant l’asepsie complète de son uniforme, on convie gentiment le poilu à revêtir un tablier de couturière pendant que les femmes portent le pantalon, témoignant une fois n’est pas coutume de leur insoumission face au modèle masculin. Une formidable digression voulue par le cinéaste qui lui permet d’amener tranquillement, mais sûrement, le personnage de Suzanne dans le décor.

Nos années folles: Itinéraire d'un travesti raté
Crédit Photo: ARP sélection

Paul et Louise se sont aimés dès leur première rencontre. De fil en aiguille, leur amour s’est resserré au point de tisser des liens que le sang ne saurait défaufiler, quitte à en découdre avec la vie. C’est une femme de caractère qui n’a peur de rien, et surtout pas des bien-pensants, capable d’entonner une chanson paillarde à l’hôpital pour réveiller la grivoiserie dans l’œil de son homme. Sa servitude envers Paul est telle que tout sacrifice lui paraît dérisoire. A l’instar de Gerda dans The Danish girl, elle initie son mari au travestissement sans imaginer un seul instant qu’elle court à sa propre perte, sous-estimant l’impact psychologique d’un tel bouleversement au sein de son couple. En pleine nuit, et le cœur libéré, Suzanne sort pour la première fois, toisant à travers la fenêtre du domicile conjugal sa femme prisonnière de ses chimères.

Dans un premier temps, il s’indigne orgueilleusement et rejette toute forme de féminité pour, la minute d’après, se retrouver au bois de Boulogne en train de soulager les hommes de leurs fantasmes comme de leur argent. Sans laisser le temps et le soin au spectateur de comprendre clairement le cheminement intérieur qui anime Suzanne, cette transgression fugace et maladroite annihile alors toute empathie à son égard. Certes, on passe par de nombreux plans d’essayages de robes, de perruques et de maquillages censés permettre à Paul, comme au spectateur, d’apprivoiser son nouveau corps. Cependant, Pierre Deladonchamps n’arrive jamais à retranscrire toute l’ambivalence nécessaire à la cohérence et à la crédibilité de son personnage, dépassé par l’ampleur des tourments qui pèsent sur ses épaules pourtant très larges. Le réalisateur s’est alors tiré une balle dans le pied dans l’utilisation malhabile des ellipses, amputant son acteur, pourtant de haut calibre, d’une liberté de jeu substantielle. C’est bien dommage. Quant à Grégoire Leprince-Ringuet (le malheureux comte éconduit par Louise), il semble réciter son texte avec toute la conviction nécessaire à la lecture d’un roman de gare. Reste la performance sans équivoque de Céline Salette. Du début à la fin, elle séduit par son audace et sa sobriété de jeu.

Si la reconstitution de l’époque est minimaliste, c’est parce que le metteur en scène souhaite alléger l’ornementation du cadre cinématographique pour mettre en avant les actions et les tourments de ses personnages que l’on suit bon an mal an dans leur quotidien oppressant. Fuyant le naturalisme systématique de la grisaille des tranchées, il opte pour des couleurs chaudes et chatoyantes mâtinées d’espoir. Les quelques rares plans où la caméra s’élève sur des airs de Charleston ne servent alors qu’à insuffler de la légèreté à son propos. En outre, la mise en abîme sur la vie de Paul et Louise narrée dans un théâtre sous forme de saynètes volontairement grossières entraîne une distanciation par rapport à la véritable histoire. Les faux décors et les regards caméras interpellent alors le spectateur pour le faire réfléchir sur la tangibilité du propos tenu par un maître de cérémonie très coloré (le talentueux Michel Fau) qui finalement ne voit en Suzanne qu’un animal de foire lucratif (une photo de son torse nu électrolysé sera publiée). Perdue au centre de ce cirque de la vie tel un mime sans âme, les fauves de la nuit se jettent sur elle comme une bête sur une proie dépossédée de son propre corps. Submergée par l’émotion, elle craquera sur scène, se trouvant dans l’incapacité de choisir entre sa vie de femme libertine et le sage souvenir de Paul.

Plus qu’un film sur l’acceptation de l’autre, Nos Années Folles présente un honnête plaidoyer sur la condition de la femme (l’obtention tardive du droit de vote, entre autres) et en profite au passage pour dénoncer l’absurdité de la guerre au travers des soldats de plomb que peint Louise. Malgré une première partie où le rythme peine à trouver ses marques, rapidement le contenu historique vient étayer l’histoire d’amour du couple afin de mieux mettre en avant les tenants et les aboutissants de leur relation. Néanmoins, après l’excellent Quand on a 17 ans effleurant avec tact et délicatesse les affres de l’adolescence, la direction d’acteur, ici plutôt obsolète, efface tout le travail établit en amont pour composer des personnages attachants. D’une richesse indéniable sur les plans formel et historique, les raccourcis hasardeux dans le temps viennent malheureusement plomber le film déjà lourd de sens.

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Alexandre Blasquez

Passionné par les images depuis son plus jeune âge, c’est grâce à ses études en cinéma, de Bordeaux à Montréal, qu’Alexandre a pu parfaire sa culture d’oeuvres anciennes. Toujours la tête dans les nuages, c’est d’abord en musique qu’il voyagera, notamment en Martinique, où il restera 4 ans durant l’adolescence.Une vraie boule d’énergie créative qui aime toucher à tout : du chant à la danse en passant par la décoration de meubles anciens. Éclectique dans l’âme, il affectionne tout particulièrement le cinéma asiatique (Kim Ki-Duk, Park Chan-Wook, Bong Joon-Ho ou encore Hayao Miyazaki), les cinéastes du Dogme (Vinterberg, Von Trier), ou encore le cinéma social de Ken Loach et des frères Dardennes. La rencontre avec le cinéma québécois a aussi été très forte (Robert Lepage, Robert Morin). Établi à Montréal depuis près de 9 ans, c’est dans un grand magasin qu’Alexandre exerce le métier de visuel. Comme il se plaît à dire, les mannequins sont comme des personnages, on les habillent en fonction de chaque histoire.

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