Nocturama: l’ignorance des agneaux

Septième long métrage de Bertrand Bonello, Nocturama possède la beauté fulgurante d’une œuvre phare malgré les accents sombres de son sujet : l’autodestruction d’une génération.♥♥♥♥

Bertrand Bonello ne pouvait prévoir que son récit, composé au cours du tournage de L’Apollonide en 2011, prendrait une tournure aussi réaliste après les attentats parisiens de 2015. Initialement intitulé Paris est une fête (slogan d’une France optimiste qui prétend résister à Daesh), le réalisateur a dû rebaptiser son œuvre et oublier le clin d’œil au roman d’Hemingway. Désormais, le film doit son nom à l’album éponyme de Nick Cave, entre rêve et cauchemar, qui définit la place réservée aux animaux nocturnes dans un zoo.

Paris, par un banal après-midi. Issus de divers milieux sociaux, une dizaine d’adolescents  se retrouvent dans la jungle du métro parisien. Au fil de l’action, ils se révoltent et commettent l’irréparable. Alors que le jour décline, ils s’enferment dans un palais de la consommation pour se couper du reste du monde et faire face à leur destinée…

D’emblée, il apparait nécessaire de préciser que Nocturama n’est pas un film à propos du terrorisme. Loin des thématiques islamistes de Made in France, si le long métrage a pu se frayer un chemin jusqu’aux salles de cinéma sans trop d’encombres, c’est parce qu’il n’a comme lien de parenté avec son cousin que l’absurdité du comportement d’une poignée de jeunes, égarés et insouciants, coupés de la réalité. Ils sont surtout bourrés de paradoxes : ça dénonce le capitalisme grandissant mais ça se prend pour Tony Montana en peignoir de satin (figure matérialiste de la réussite). De plus, le réalisateur évite les écueils convenus de profilage racial et brosse le portrait d’une génération « Benetton » (black, blanc, beur), illustration d’une France métissée et tolérante. Ici, pas de discriminations culturelles, religieuses ou sexuelles, tout le monde a une place à prendre pour  mettre à exécution le plan parfait. Une fois ce point démystifié, force est de constater que le metteur en scène ne fait pas l’apologie de la violence dans son dernier film qu’il décompose en deux parties distinctes.

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Dans le premier segment, il déstructure son récit pour mieux exposer les faits au moyen d’un montage alterné et minuté. Ainsi, il offre un angle différent du point de vue de chaque personnage, ce qui aide le spectateur à se forger une opinion. Tourné comme un film d’action, très rapidement la bande de jeunes s’apparente à une équipe d’agents secrets de Mission impossible, dans laquelle chacun à son rôle à jouer et agit au gré de ses talents. Le temps d’un instant, un cadrage soigné, voire intuitif, confère à Paris des allures de capitale du monde, où ses monuments célèbres font corps avec leurs interventions. Toute l’opération semble avoir été longuement préparée avec une minutie exemplaire que souligne l’instrumentation d’une musique électro composée par le réalisateur : la tension est alors à son paroxysme.  A trop démultiplier les scènes, Bonello échoue cependant à garder le spectateur en haleine sur plus d’une demi-heure de préparatifs. De fait, quand les jeunes passent à l’action, les 4 attentats orchestrés à des endroits stratégiques de la ville ont un impact moindre. Il faut dire que leurs motivations ne sont pas clairement définies. Étonnamment, la confusion avec laquelle le cinéaste nous plonge dans son univers chaotique revient nous séduire par l’ingéniosité de sa réalisation en un quadruple split screen (comme sur un moniteur de sécurité) qui accentue la puissance des explosions par leur simultanéité. En outre, l’aspect documentaire, plutôt télévisuel des images, est renforcé par ce plan d’immeuble implosant à la manière d’une des tours de 9/11. On est dans une perpétuelle représentation des symboles sans jamais chercher à les expliquer. D’ailleurs les personnages eux-mêmes sont filmés à travers un miroir, une porte de métro, comme si leur image était prisonnière d’un écran. Puis tout se calme. Le temps d’une nuit, le groupe se réfugie dans un grand magasin afin d’échapper aux forces de l’ordre.

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Faire entrer la lumière

Dans une deuxième partie au rythme plus linéaire, le réalisateur fait voler en éclat toute la crédibilité des fauteurs de troubles. Le plan était pourtant bien rodé, mais le narcissisme qui les pousse à vouloir connaitre les réactions des gens l’emporte sur le discernement. Puis il y a aussi le doute, l’incertitude d’avoir bien agi. Dès lors, un des personnages pourtant le plus raisonné du groupe, fait rentrer un clochard dans la bâtisse (surprenante apparition de Luis Rego), l’occasion pour lui de racheter sa conscience mais aussi de faire rentrer la dyke (la justice) dans l’hybris (le chaos).

C’est dans un célèbre grand magasin parisien désaffecté, La Samaritaine, que l’équipe de Bonello a tourné. Le réalisateur en a fait un antre de la consommation où les jeunes vont progressivement oublier le but premier de leur venue. Tour à tour, ils vont se laisser corrompre par cette fausse représentation d’une vie idéale où l’harmonie de chaque pièce est étudiée pour vous faire rêver, où chaque objet est fait pour être possédé. Tout y est, des vêtements de luxe jusqu’aux tee-shirts de sport, des costumes de mariés jusqu’aux jouets pour enfants. On y mange, on y dort même, dans des décors factices bien loin de leur quotidien. En pleine digression, ils redeviennent subitement de simples enfants : ils jouent à des jeux vidéo, se maquillent entre eux, changent de vêtements, voire de sexe le temps d’une chanson, pour se façonner une nouvelle personnalité (allusion à Marat, figure révolutionnaire aimée du peuple). A ce moment précis, Bonello excelle dans la critique d’une société capitaliste où l’on nous crée des besoins qui risquent de nous faire perdre notre propre identité (face à face troublant entre un jeune homme et un mannequin affublé du même chandail). Ils sont déconnectés de la réalité, dans l’incapacité d’interagir avec leur prochain, ce que démontre ce rapport entre un garçon et un mannequin démembré violemment. De plus, le cinéaste dénonce le pouvoir des médias qui diffusent en continu des images choc agissant comme une propagande sur le mental des jeunes. En ce sens, ces derniers ne prennent véritablement conscience de leurs actes qu’à travers la télévision, symbole de vérité absolue qui annoncera, d’ailleurs, leur fin inéluctable.

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Dans une finale percutante, le réalisateur fait de l’assaut donné, une bataille entre Indiens et tuniques bleues grâce aux jeux d’ombres et de lumières, notamment sur un tipi. La répétition de scènes sous des angles différents concède au spectateur un statut de voyeur et de complice. Bien que dans un premier temps les redresseurs de torts apparaissaient confiants et organisés, on comprend très vite que cette assurance n’est qu’une façade. Après leur arrivée dans le centre commercial, ils sont filmés dans des escaliers en colimaçon par une plongée qui les condamnent et annonce une spirale sans fin. Ils sont alors pris au piège dans cette cage dorée comme en témoignent certains plans filmés de l’extérieur où l’on aperçoit plusieurs personnages de l’autre côté de la vitre (le bruit des sirènes des polices et des ambulances est volontairement amplifié). Le jeu des acteurs joue pour beaucoup dans la crédibilité de l’histoire. Bonello voulait des corps nouveaux, de la fraîcheur dans la distribution. C’est chose faite avec des acteurs en pleine possession de leur moyens, Finnegan Oldfield en tête (vu dans Les cowboys).

Si on passait d’un sexe à l’autre dans Tiresia, d’un père à un fils dans Le pornographe, avec Nocturama, la figure du passage ressemble plus à une mise à mort de l’espérance, une sorte de régression intellectuelle qui conduirait cette génération infantile à sa perte. C’est riche, complexe et dérangeant…pour notre plus grand plaisir.

 

 

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