Night Moves

Quand l’injustice devient la loi, la résistance devient un devoir ?  ♥♥♥♥

Avec une poignée de films, la réalisatrice américaine Kelly Richardt s’est construite une filmographie très distincte et cohérente dans le cinéma indépendant américain. Partant de portraits sociaux éminemment personnels, la cinéaste se plait à construire des évolutions dramatiques extrêmement soutenues et enlevantes à partir des situations les plus inusitées. Son dernier film, Night Moves, sorti criminellement directement en DVD au Québec, est dans la continuité directe de ce corpus.

Josh (Jesse Eisenberg) est travailleur d’une ferme biologique de l’Oregon. Son contact avec des militants et activistes écologistes l’amènera toutefois à radicaliser ses convictions. Ainsi, avec Dena (Dakota Fanning) et Harmon (Peter Sarsgaard), il passera de la parole aux actes dans une opération radicale dont les répercussions seront imprévues.

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Même si la dimension politique est à la base du film, Reichardt se garde bien d’imposer un point de vue. Alors que le film s’intéresse surtout aux protagonistes, à leurs actes et leurs répercussions sur eux-mêmes, le spectateur tire les conclusions qu’il veut bien sur la situation globale. La cause peu être noble, mais justifie-t-elle les moyens ? Les discussions tournent autour de cette question à plusieurs moments dans le film, mais toujours en appui aux émotions et à l’intériorité des personnages, si chère dans le cinéma de Reichardt. On peut parfois voir le tout comme une caricature de la gauche radicale (argumentaire fabriqué, manque d’alternative concrète, monopole du cœur et de la vérité…), mais loin de critiquer un camp, Reichardt, prend plutôt le pari de faire contrepoids à la morale généralement admise en confrontant ses personnages comme le spectateur sur ses propres contradictions et limites, peu importe son camp.

Une caractéristique qui rend son cinéma si intéressant est sa capacité à créer des situations de suspense d’une redoutable efficacité à partir de rien. En utilisant une approche tout en lenteur et contemplation typique d’un certain type de cinéma indépendant américain, elle exacerbe les tensions vécues par le spectateur qui est prisonnier de cette approche et elle semble prendre un malin plaisir à torturer son rythme cardiaque. La cohésion entre le style et le sujet est remarquable dans l’ensemble de son corpus et chaque nouvelle œuvre ne fait que renforcer cette redoutable efficacité de laquelle plusieurs réalisateurs devraient tirer des leçons…

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Le suspense savamment orchestré découle également des non-dits et de l’absence d’information initiale concrète sur les personnages. Ces gens qui prennent le monde tant à cœur ont visiblement des problèmes avec la société. Ils font si peu de cas du genre humain (Josh démontrera son seul moment d’émotion véritable face à un chevreuil décédé sur le côté de la route) qu’il est impossible pour le spectateur de s’identifier à ces personnages ce qui exacerbe les questionnements du spectateur ; en créant un suspense à partir de protagonistes forçant une telle distanciation, Reichardt nous force continuellement à remettre en question notre perspective et à dépasser le cadre du débat comme de son film. De ce point de vue, il s’agit possiblement de sa plus belle réussite en carrière.

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