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Never Rarely Sometimes Always : À elles de choisir

États-Unis, 2020
Note: ★★★★

N’eût-été la crise de la COVID-19, qui met à mal le monde entier, frappant entre autres sur son passage de plein fouet l’industrie du cinéma, aurait pris l’affiche dans les derniers jours le plus récent film de la réalisatrice américaine Eliza Hittman, Never Rarely Sometimes Always, primé au festival Sundance et à celui de Berlin plus tôt cette année. Le film est plutôt sorti en vidéo sur demande et constitue à lui seul une excellente raison de se brancher devant son écran à la maison.

En 2017, Eliza Hittman présentait Beach Rats, le récit initiatique d’un adolescent aux prises avec des désirs homosexuels refoulés, ceux-ci ne cadrant pas dans le milieu macho et délinquant dans lequel il évolue. Film de peu de mots, la caméra sensible et attentive de Hittman traduisait en images des émotions que le protagoniste lui-même n’était pas à même de reconnaître ou de verbaliser. Dans le paysage du cinéma indépendant américain, le style intimiste et maîtrisé de Hittman se révélait. Et on découvrait un talent à surveiller.

En 2020, avec Never Rarely Sometimes Always, la réalisatrice poursuit dans la même veine. Elle livre un film d’une grande puissance, d’une remarquable précision et d’une empathie à l’avenant. Du même coup, elle confirme son très grand talent.

Never Rarely Sometimes Always raconte l’histoire d’Autumn (Sidney Flanigan), une adolescente de 17 ans qui se découvre enceinte. La loi en Pennsylvanie, l’État où elle demeure, requiert l’approbation d’un parent pour toute fille mineure voulant se faire avorter. Cette option n’en étant pas une pour elle, elle devra se rendre à New York, là où la loi est moins stricte, pour avoir accès à l’intervention. Sa cousine, Skylar (Talia Ryder), l’y accompagnera. Mais les procédures requérant plus de temps qu’elles ne l’avaient prévu, les jeunes filles, timides et apeurées, peu d’argent en poche, devront passer plus d’une nuit dans la grosse pomme.

C’est avec une approche hyper réaliste, sans jugements, artifices, misérabilisme ou militantisme appuyé que la réalisatrice aborde son sujet. Elle présente les procédures de l’avortement de manière frontale, spécifique, détaillée.

Davantage que l’avortement, le film d’Eliza Hittman a surtout comme thème le poids d’être une femme dans un monde où règne encore l’oppression masculine.

Autumn se fait traiter de « slut » dès les premières minutes du film. Skylar subit les avances d’un homme plus vieux alors qu’elle est au travail. Le patron des deux filles en profite pour toucher leur main chaque fois qu’elles remettent leur caisse après leur quart de travail. Un jeune homme aux intentions ambigües (interprété avec le talent qu’on lui connaît par le toujours électrique comédien québécois Théodore Pellerin) se fait insistant avec Skylar dans l’autobus. Un autre leur montre son sexe dans le métro, et on en passe… Ce poids dans le film est symbolisé par une grosse et encombrante valise que les deux protagonistes doivent traîner avec elles tout au long de leur périple.

Cette oppression constante se traduit en peur. Un climat de tension et une atmosphère anxiogène planent sur les deux héroïnes tout au long du film comme si on s’attendait à ce que forcément quelque chose de terrible arrive aux deux adolescentes dans le métro et les gares de New York. Le film en devient un véritable suspense.

Non seulement la caméra d’Eliza Hittman a-t-elle cette capacité à faire ressentir habilement l’oppression mais elle est aussi extrêmement sensible et attentive aux détails propres à la réalité des jeunes filles. Plutôt que par les dialogues, c’est par les détails capturés par sa caméra, par exemple lorsque Skylar déduit qu’Autumn est enceinte en observant que son soutien-gorge est soudainement trop petit, que la réalisatrice fait évoluer son récit et dévoile ses personnages.

Hittman préconise la retenue. Parfois un peu trop malheureusement en ce qui a trait aux dialogues. Même si la réalisatrice a une compréhension sensible de ses personnages féminins et la capacité de rendre leur intériorité entièrement grâce à son langage cinématographique, sans avoir à requérir aux dialogues, l’absence de discussions entre les deux filles devient irritante et presque irréaliste, dans un film qui prône par ailleurs le réalisme. Si de beaux moments de solidarité féminine émanent de leur relation, on ne comprend pas toujours ce qui fonde leur complicité en l’absence d’interactions.

Comme c’est le cas dans Beach Rats, Never Rarely Sometimes Always est aussi un film sur l’impossibilité et l’incapacité de parler liées au milieu et à l’âge des protagonistes. C’est là que la caméra d’Hittman intervient pour traduire en images ce que les héroïnes ne sont pas capables de dire.

Lors d’une scène d’une rare puissance, qui donne d’ailleurs son titre au film, l’intervenante sociale de la clinique d’avortement de Manhattan propose un questionnaire à la jeune fille enceinte, les réponses aux questions devant être soit « never, rarely, sometimes ou always« . La scène est filmée en plan-séquence fixe sur le visage de la jeune fille. Interrogée par une professionnelle quant à la possible violence des hommes sur son corps, le visage de la jeune héroïne se transforme, luttant contre l’inconfort, la gêne, la honte, la détresse mais aussi le soulagement d’enfin pouvoir se l’avouer. Sa réaction s’avère tristement révélatrice.

Au final, Eliza Hittman a créé une œuvre d’une grande humanité sur le libre choix des femmes de disposer de leur corps comme elles l’entendent en opposition à la violence de la bureaucratie et à celle de certains hommes. Alors qu’il y a quelques mois à peine, des États américains remettaient en doute la légalité de l’avortement et qu’aujourd’hui encore durant la pandémie du coronavirus certains États de ce même pays souhaitent fermer les cliniques d’avortement sous prétexte qu’il ne s’agit pas d’une procédure médicale essentielle, le film d’Hittman sort à point.

 

Durée: 1h41

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