Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée…et vendue!

Yémen, 2016

Note: ★★ 1/2

Dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma, Khadija Al-Salami est venue présenter Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée, un film nécessaire et touchant malgré quelques faux-pas cinématographiques.

Adapté du bestseller traduit en 16 langues, Moi, Nojood, 10 ans, divorcée, la réalisatrice yéménite troque le « d » du prénom pour un « », passant ainsi du sens de « caché » à celui d’« étoiles ». Elle fait sienne une histoire qui la touche personnellement. En effet, comme 15 millions de jeunes filles de moins de 15 ans à travers le monde, elle a été mariée de force puis violée par son mari avant d’être en mesure de reprendre le contrôle de son existence. Ici, on suit les tumultes de la vie de Nojoom, sous formes de flashbacks, de son enfance jusqu’au procès intenté à ses tourmenteurs, procès qu’elle remporte à seulement 10 ans.

Le film commence par une course poursuite dans un dédale de rues plus grandes les unes que les autres. La ville de Sana’a se dresse telle une forteresse voulant emprisonner la fillette. Happée par la suprématie de la capitale, elle trouvera enfin le chemin du tribunal qu’elle cherchait désespérément. A l’opposé des hommes des tribus aux mentalités étriquées, c’est un juge indubitablement progressiste qui l’accueille et la prend en pitié, touché par le sincère désarroi de la petite. Elle dormira dans la chambre de sa propre fille, une chambre qui reflète les préoccupations enfantines, tapissée d’étoiles et de posters de Taylor Swift et Selena Gomez. Comme beaucoup de petites filles, Nojoom rêve de blanc immaculé et de mariage princier (gracieusetés de l’Occident que souligne la présence d’une Barbie en vitrine). Malheureusement, une partie de l’enfance de la gamine s’envole lorsqu’on la contraint à enfiler une robe sombre, qu’on l’affuble d’un maquillage outrancier et d’une bague beaucoup trop grande pour son doigt. Plus de marelles dans les rues de Sana’a, plus de parade avec sa poupée, qu’on lui arrache des mains.

Nojoom vient d’une contrée reculée où il est commun d’être mariée par son père à un homme de deux fois son ainé. Les noces à peine célébrées, elle doit déjà faire ses adieux à sa famille sur le pas de la porte, comme une malpropre (sa mère parle de destinée). A son arrivée dans la nouvelle demeure familiale, c’est tout un comité d’accueil qui débarque dans le crépitement assourdissant des armes, créant  ainsi l’effroi. Faisant fi des recommandations des parents de la jeune fille, le mari n’attend pas que sa nouvelle femme soit formée et consomme le mariage dès le premier soir. Elle vit alors tout un déracinement. En une nuit, elle passera du statut d’enfant à celui d’esclave aux yeux de son époux et ceux de sa belle-mère à qui elle doit se soumettre. Cette dernière, sans affection ni la moindre solidarité, considère sa belle-fille ni plus ni moins comme une simple domestique dont la tâche principale consiste à satisfaire ses moindres envies et à soulager sa fatigue suite au décès de son mari. Dépouillée de toute estime de soi (impossibilité de se laver dans l’intimité), la jeune mariée devra se lever aux aurores pour aller chercher de l’eau, nettoyer, préparer les repas. Mais plus que tout, elle devra apprendre à tenir son rôle de femme au sein d’une société qui lui refuse la parole et le droit à la réflexion. La réalisatrice de nous confier : «Quand j’étais petite, ma grand-mère me répétait tout le temps qu’une femme est née soit pour être enterrée, soit pour être mariée ». La tradition et l’honneur sont alors des éléments centraux de ces communautés archaïques, ce qui explique que Nojoom est seulement la première femme à oser demander le divorce. Il en faut du courage pour braver les interdits et remettre en cause les valeurs d’une société qui, depuis une éternité, façonne les êtres et fait de la naissance d’une fille une malédiction.

Constitué de territoires tribaux où les disparités sociales et les traditions demeurent fortement enracinées, le Yémen voit évoluer les mentalités à l’instar du juge du film. La cinéaste affirme avoir voulu faire ce film pour sensibiliser et instruire un pays en demande, dont l’obscurantisme est le principal fléau. Elle voulait rendre compte de la réalité des mariages forcés qui affectent plus de 52% des jeunes filles de moins de 18 ans. Pourtant, malgré les difficultés, elle souhaitait que son film soit tourné à l’endroit où l’histoire a commencé, préservant ainsi une certaine authenticité, tout particulièrement au cœur de ces magnifiques paysages qu’une courte focale permet de mettre en valeur. Comme le cinéma n’existait pas dans son pays, Khadija Al-Salami est alors devenue la première femme yéménite à faire du 7ème art un outil de réflexion dans un pays ultra conservateur. Elle nous confie avoir rencontré beaucoup de problèmes pour finaliser son film. Entre la fabrication de l’électricité sur les lieux de tournage, à l’aide d’un générateur fonctionnant avec du diésel acheté au marché noir, et la suspicion de villageois exigeant la destruction de la pellicule, il a fallu tenir bon. Sur l’insistance de la famille qui la tenait pour responsable de l’accident, elle a même dû payer l’enterrement d’un homme tombé du toit duquel il admirait les lumières d’une scène de tournage.

Depuis Vendues, livre autobiographique de Zana Muhsen, de l’eau a coulé sous les ponts sans pour autant changer le cours de l’histoire. Déjà, à l’époque, l’auteure nous décrivait l’atrocité du Yémen des années 80, le pays de leur père, où elle se rendait en vacances avec sa sœur pour finalement être toute deux retenues captives dans un village isolé, et enfin vendues et mariées de force. Elle a dû son salut à une détermination sans faille, à son envie de crier au monde sa douleur et de croire en l’Homme.

Avec Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée, Khadija Al-Salami s’est impliquée émotionnellement dans un film dont elle maitrise parfaitement le sujet. Elle lui apporte une dimension humaine, parfois sous forme de conte, qu’un documentaire à la forme conventionnelle aurait annihilée. Cependant, les flashbacks insistants et les effets de montage alternant percussions et violences conjugales lors de la nuit de noce sont autant d’éléments qui amoindrissent le sujet et le rendent  plus mielleux. Lesté d’un vocabulaire cinématographique appauvri, le film mise alors tout sur son récit terriblement attachant et ses acteurs, pour la plupart non professionnels, conférant à l’œuvre une crédibilité indéniable. Reham Mohammed campe alors avec conviction l’héroïne de cette histoire, entre innocence, entêtement et rage de vivre, à l’image de la benjamine de Mustang, sorti plus tôt cette année. La réalisatrice voulait que son film soit vu pour relancer le débat sur ces « viols arrangés » comme elle les appelle. Après s’être rendu dans plus de 50 festivals pour finir sa course illégalement dans les rues de Sana’a, dont elle est originaire, c’est dorénavant chose faite. Une victoire ? Peut-être pas. Mais une avancée, c’est certain.

 

Durée: 1h39

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