Mademoiselle [The handmaiden]

En lice pour la Palme d’or au dernier Festival de Cannes, Mademoiselle, du Sud-Coréen Park Chan-wook, explore le désir féminin à travers un thriller à la fois sombre et d’une beauté lunaire remarquable.♥♥♥♥

 

Corée, 1930. Sook-hee, une jeune orpheline coréenne élevée par des recéleurs, se retrouve impliquée au sein d’un complot visant à délester une riche Japonaise (la séduisante Hideko) de son héritage familial. Avec l’aide de son complice Fujiwara (il se fait passer pour un comte), elle deviendra la servante dévouée et aimante, dédiée à faire de ce dernier un époux idéal pour sa maîtresse. D’apparence soumise à l’autorité de son oncle fortuné, Hideko cache toutefois plus d’un secret…

Adapté du roman Du bout des doigts de la Britannique Sarah Waters, Park Chan-wook déplace l’intrigue de son dernier film dans la Corée des années 30, au temps de la colonisation japonaise. S’éloignant de son escapade américaine (Stoker),  il renoue avec son pays d’origine et réalise un film d’époque, saisissant l’occasion de traiter des clivages sociaux, comme à l’accoutumée dans son œuvre.  Dans Mademoiselle, il oppose sans cesse le monde de Sook-hee à celui d’Hideko, par les apparats du luxe, bien évidemment,  mais aussi par l’utilisation intelligente des sous-titres qui permettent d’apprécier les nuances de langage entre les deux femmes (il est impératif  de bannir le doublage afin de ne pas perdre les subtilités). En effet, le coréen est la langue du petit peuple tandis que le japonais est celle de la haute société. Ainsi, lorsque la patronne parle à son employée en coréen, le réalisateur cherche à nous signifier le rapprochement intime et affectueux qui se développe entre elles. Hideko joue même à la poupée, grimant Sook-hee en un double parfait, des vêtements jusqu’à la coiffure (symbolique de la broche et reflet dans le miroir). De fil en aiguille, descendue de son piédestal, la maîtresse devient alors l’égale de sa domestique sous la direction du cinéaste qui joue la carte d’un mimétisme où les corps des deux actrices se confondent lors d’ébats amoureux, pour mieux rendre compte de l’absence de hiérarchie. Avec un langage visuel qui lui est propre, il égratigne alors au passage l’aristocratie et dénonce certaines absurdités liées au rang social (comme dans Sympathy for Mister Vengeance).

masemoiselle2    L’homme est une femme comme les autres

Film à tiroirs, aux nombreux rebondissements et ressorts dramatiques, Mademoiselle aurait pu ressembler à une pâle copie de Sexcrimes (Les racoleuses), vulgaire pochade américaine pour adolescents pubères, qui enchaînait les twists abracadabrants. C’est sans compter sur le savoir-faire du metteur en scène qui se complaît à brouiller les pistes sans jamais perdre le spectateur.  Toujours à l’affût d’ingéniosité en matière de cadrage, entre plans vertigineux et travellings alléchants, il n’a de cesse d’alterner  drame épique et thriller érotique avec cette aisance qui le caractérise. Par sa durée (2h25), il étire le temps en multipliant les points de vue dans 3 parties distinctes qui donnent à voir à travers les yeux de Sook-hee, d’Hideko et de Fujiwara. Si chacune d’entre elles possède un ton singulier, c’est pour mieux surprendre à chaque changement de registre, le dénominateur commun étant l’amour qui lie les deux femmes.  Pour fidéliser son public, le cinéaste a recours à un humour qui, sans faire rire aux éclats, met en exergue les différences de caractères et d’opinions des deux personnages, sous l’œil complice du spectateur. De fait, les bourdes de Sook-hee, être un peu gauche, prêtent à sourire face à la feinte timidité d’Hideko, dû au fait que les vrais sentiments des protagonistes vont à l’encontre de ce qu’ils disent : l’arnaqueur devient la victime des manigances de l’autre.

Loin d’abandonner ses obsessions maladives, Park Chan-wook livre une œuvre complexe et alambiquée dont  les mises en abîme et les split screens ont contribué depuis des années à imposer son style. Appuyées par une musique romanesque, elles n’ont rien d’artificielles et dépassent le simple film de genre. Toutefois, la sexualité dépeinte ici exhibe une succession de clichés lesbiens servant à nourrir bon nombre de fantasmes masculins sur les tendances saphiques. De plus, le prisme de l’amour prend alors une forme bien particulière, lors de lectures sadiennes orchestrées par l’oncle lubrique d’Hideko, rappelant Salo et les 120 jours de Sodome où le désir de la femme est consubstantiel de celui de l’homme.

In fine, Mademoiselle est un thriller érotique haletant. C’est surtout un film sur le désespoir d’une héroïne aux prises avec  un passé douloureux. Par l’entremise d’une réalisation inventive au rythme soutenu, Park Chan-wook fait de sa Mademoiselle un film singulier, en accord avec  le classicisme de l’époque dépeinte, et qui néanmoins rassemble ses thèmes de prédilection : la vengeance, le sadisme et la justice.

 

 

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