MA VIE POUR UN DOLAN

Québec, Canada et Royaume-Uni, 2019
Note : ★★★ 1/2

La renommée de Xavier Dolan n’est plus à faire. L’enjeu pour le jeune réalisateur est maintenant de la conserver. Comme tous les succès qui arrivent vite et tôt, ils sont fragiles et cibles de mesquineries. 30 ans et déjà 8 films. Et de très bons. Mais voilà que l’on parle du dernier Dolan, le tant attendu, le mystérieux, le très secret, comme du gros raté du petit prodige du cinéma québécois. Les circonstances du tournage et de la postproduction ont fait couler assez d’encre. L’histoire de comment Jessica Chastain se retrouve au générique…. et c’est tout, n’est plus à conter. Le film a pourtant fini par trouver son chemin vers les écrans nationaux après un lancement chaotique au TIFF et un bout de carrière mitigé en France notamment. Cette sortie en salle tardive du 7e film du réalisateur canadien a rajouté à la brume peu encline à la sympathie qui entoure The Death and Life of Jonh. F Donovan.

Pour ses premières gammes aux États-Unis, Dolan s’offre les plus grandes Susan Sarandon, Natalie Portman, et les plus beaux Kit Harington et Ben Schnetzer, entre autres. Londres, New York, Prague : il s’offre aussi un tournage international. Il se paye le luxe à 36 000 000 de dollars de ressasser ses obsessions pendant 2 heures : l’homosexualité, la gloire, la chute, l’impossibilité d’être soi quand notre existence est dictée par l’image. « First world problems » vous me direz. C’est exactement l’une des répliques du personnage de la journaliste (Thandie Newton) dubitative qui s’entretient avec le jeune acteur/auteur à succès Rupert Turner (Ben Schnetzer) et dont la conversation “structure” le film. Un Dolan sans surprise dans les thèmes peut-on lire à loisir dans la presse, un cinéma nombriliste qui rabâche les obsessions d’un réalisateur qui nous avait habitués à mieux. Mais ce que The Death and Life of John F. Donovan réussit, ce qui filtre entre les tics de réalisation, entre les manques de subtilité, c’est l’honnêteté. C’est le charme quasi enfantin qui soulève le film, celui que lui insuffle son réalisateur, ces bouffées d’air frais en pointillés, fragiles parmi les égarements narratifs.

Best of Dolan : jeune prodige deviendra grand

Ce qui interpelle peut-être le plus, c’est l’absence de plaisir. Non pas que le cinéma de Dolan soit fondamentalement joyeux, mais il est jubilatoire. The Death and Life manque de jubilation. On y sourit rarement. On y est rarement transportés, à l’exception du jeune Rupert, hystérique devant sa télé. Pourtant, on les aime ces excès. On dirait qu’alors qu’il traite de l’industrie de la gloire, et précisément de ses excès, le réalisateur n’a pas osé pousser son art jusqu’au bout. Son audace a cédé la place à une tentative de film conventionnel, certainement plus grand public, mais considérablement moins onirique, presque moins incarné, moins sensible. Du moins dans l’ensemble, car il ressort des deux heures d’images, des pépites. Le film tourne précisément sur cette tension entre les moments dolanniens et les autres. Le contraste trop fort entre les premiers et les seconds font du film une succession de petites bulles plus ou moins éclatantes, liées par des transitions, certes référentielles aux comédies romantiques des années 90, mais trop voyantes. Les personnages peinent à exister, seuls, autant qu’ensemble. Paradoxalement, le film traite de la conquête d’une identité, de la violence du processus de l’affirmation de soi quand chacun de ses faits et gestes défraient la chronique, de la difficulté de se faire libre, tandis qu’il enferme ses acteurs dans des saynètes parfois boiteuses. Bourré de citations et d’auto-citations, le film saute chaotiquement des unes aux autres. Par petits flashs, on retrouve les amours chéries du réalisateur : le plan du couple de dos et la femme au chignon (Les amours imaginaires), les plans intérieurs aux ambiances désuètes et étouffantes (Juste la fin du monde), les discussions existentielles sous la pluie dans une voiture (J’ai tué ma mère), les lumières rouges et bleues de la boîte de nuit (Les amours encore), les ralentis, le narrateur hors champs (Laurence Anyways) et cette caméra qui enveloppe ses acteurs. Qui les enserre parfois jusqu’à les priver de l’espace nécessaire pour véhiculer les émotions. Parti pris esthétique à la Faces de Cassavetes, les glissements psychologiques et les émotions des personnages sont cadrés serrés. Mais derrière la fascination du réalisateur pour ses sujets, cela provoque parfois l’envie de changer de place, pour voir si on trouverait pas un meilleur angle pour voir les yeux de celui dont la vie s’effondre devant les nôtres. Histoire de voir, histoire de… sentir. Certains gros plans auraient gagné à laisser respirer les acteurs, surtout Kit Harington qui tient le rôle titre, et dont la joue n’est pas la partie la plus expressive de son anatomie… loin s’en faut. Ce n’est qu’une fois mis à nu, littéralement autant que métaphoriquement, que la magie opère. À la toute fin du film, un moment de grâce dolannienne par essence prend place. Kit Harington a la chance d’apparaître en tant qu’acteur, autant que Jonathan Donovan naît dans ce moment épiphanique. Dolan a t-il manqué de liberté lui-même, pour ne pas pousser au bout sa proposition artistique? Finalement, 36 000 000 $ ont ils eu raison de ses fulgurances?

La jubilation des lieux a elle aussi disparue. Peut-être par manque de familiarité, peut-être l’essence des villes n’a pas non plus résisté à la moulinette du montage, car la localisation des trois récits n’est jamais réellement incarnée. Les rues de Londres pourraient être  (sont?) celles du Vieux Port, le café pragois pourrait être la café de la gare, New York n’a pas de personnalité. Là encore, on aurait aimé retrouver l’espièglerie du réalisateur montréalais, et sa façon de rendre l’atmosphère et l’identité d’une ville.

Dans la langue de Shakespeare 

Premier film en langue anglaise, Xavier Dolan a aussi laissé de l’autre côté de la frontière son cinglant. Les répliques des personnages n’ont pas ce relief du Dolan francophone. On mettra ça sur le dos du montage que l’on sait avoir été repris plusieurs fois. Mais Kit Harington est un peu engoncé dans un rôle trop petit ou trop grand. À l’image des lignes qu’il délivre qui sont rudimentaires, il ne déploie pas de force de jeu. Natalie Portman est aussi bonne qu’à son habitude, malgré cet improbable brushing. Quant à Susan Sarandon, elle illumine le film, en deux scènes fondamentales. Peut-être qu’une autre des difficultés rencontrées dans cette aventure par le réalisateur porte dans les moyens même de l’expression ; la langue.

Alter ego

Nouveauté, les déclinaisons de lui même à l’écran. Totalement déroutante dans certains éclats de ressemblance, Dolan se décline à l’écran. Rupert est Dolan, Dolan est Rupert : dans cette façon frénétique de se ronger les ongles par exemple, de jouer avec une lèvre, dans sa jeunesse, ou encore, dans son amour pour les hommes. Un joyeux pied de nez mégalomaniaque qui fait sourire, parfois énerve mais toujours interpelle. Un peu beaucoup Rupert, un peu Will (Chris Zylka) le jeune amant de John. On l’aura compris depuis J’ai tué ma mère, Dolan est son propre sujet. Ici, il ne se met pas devant la caméra, mais se décline. The Death and Life. traite de la gloire et de ses revers, de la souffrance d’être différent même dans les années 2000, de l’impossibilité d’être soi dans un monde d’images mais ces thèmes aussi vastes soient ils ne sont en fait que secondaires. D’abord ils ne sont que très partiellement traités, mais surtout ce qui saute aux yeux, c’est ce à quoi Dolan excelle : les relations mères – fils. L’histoire de la correspondance entre Donovan et Rupert est difficile à tenir. Elle est un fil ténu et complexe à rendre à l’écran dans la mesure ou il semble ne pas avoir fait de vrai choix entre ses personnages, tous et chacun existants quasiment autant de temps à l’écran les uns que les autres. Pas un film choral, The Death and Life a ne pas faire de choix, se prive d’une vraie existence narrative dont l’absence entame la qualité du film.

On y traite de gloire en surface avec les clichés du genre : les paparazzi qui assaillent la maison de Rupert une fois l’affaire révélée, citation appuyée de Notting Hill s’il en est, agente-mère tyrannique, absence d’amitié. Bref, le manque du vrai. Mise en abyme peut-être. Raccourci sûrement. Finalement, il aurait peut-être bien fallu ces 4 heures de film pour saisir toute l’ampleur de ce film fleuve.

Magistrales ratées

Les deux couples mère – fils du film en sont la force vive. Rupert et Sam (Portman) d’une part, John et Grace (Sarandon) de l’autre. Forces autant que faiblesses de leur fils adorés les deux personnages de femmes portent le film. On notera d’ailleurs qu’on retrouve dans les scènes qui traitent de ces deux relations la touche dolannienne par excellence. Sa caméra y retrouve son cocon domestique, transmet une atmosphère saisissante. Un climat. Une histoire en somme. Les non-dits sont criants, les blocages et les névroses les accompagnent. Hystériques, dépressives, sacrificielles, solitaires et inappropriées : elles le sont tour à tour avec brio. Et Sarandon peut-être encore plus que Portman car on la sent exister à l’écran. À tel point que c’est par elle que John existe aussi par une sorte de second accouchement, elle le révèle à nouveau. Personnages lacunaires, elles n’en sont pas moins centrales. Sources de la vie autant que de bien des blessures, elles cristallisent passions et rejets. L’émotion prend. Malgré les dehors de comédie romantique d’une Natalie Portman que l’on voit courir après son petit bonhomme sous la pluie. Malgré ça, on n’échappe pas au gros frisson quand Stand by Me retentit ou quand les cartes s’abattent sur la table d’une vieille cuisine.

La sympathie des obsessifs ou le bénéfice des intentions prêtées

Oui Dolan a ses marottes. Il est impossible de le nier, ce serait être atteint de cécité. Et ensuite ? J’ai une affection toute particulière pour ces grands artistes qui dissèquent, revisitent, éclaboussent, bousculent, épuisent et recommencent sur le même thème. On dit le film egocentrique, on dit le sujet raté, on dit le réalisateur perdu : mais après tout, on pourra dire ce qu’on voudra. S’il frôle parfois l’asphyxie et s’il est certain que le cinéma de citation comporte en lui sa fin, Xavier Dolan demeure un artiste avec une vision, des obsessions, une sensibilité, un romanesque. Et c’est ce qui filtre dans ce patchwork de scènes qui vivent comme des petits bulles de savon, qui volent et éclatent. Le réalisateur se frotte à d’autres réalités créatrices que la sienne, et c’est déjà un signe de maturité. La valeur n’attend pas le nombre des années, Dolan le prouve et les ressorts de son cinéma ne sont pas épuisés. On lui reproche de ne savoir que parler de ses fétiches : et bien qu’il continue ! Il est loin d’avoir dit son dernier mot et on sera là pour entendre les suivants.

Durée : 2h03m

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