Loveless: un dernier tango en russie

Russie, 2017

Note: ★★★

Après seulement trois ans d’absence, le méticuleux Andrey Zvyagintsev est de retour avec Loveless, une œuvre à l’intensité dramatique maîtrisée, sans fards mais non sans heurts, qui scrute l’effroi et la douleur indicible d’un couple en pleine séparation.

Sur des paysages d’indifférence, l’hiver s’est installé dans une banlieue moscovite où le givre a figé des branches, au bord d’une rivière dans laquelle se reflètent les racines désolées d’arbres tortueux. Aliocha, 12 ans, sort de l’école et longe la berge qui le ramène à l’appartement familial. Tandis que la caméra prend de la hauteur, il traîne un instant dans ce calme apaisant et s’amuse avec une bande de plastique rouge et blanche, laissant présager une scène de crime et le gel des lieux à venir. Une fois rentré chez lui, il retrouve le chaos familial quotidien et contemple alors à travers la fenêtre de sa chambre, envieux, des gamins jouant au loin pendant que sa mère Genia (Marianna Spivak) fait visiter les lieux dans l’attente d’une vente imminente. Avec Boris (Alexeï Rozine), elle forme un couple déchiré, prochainement divorcé, se chicanant virulemment sans se soucier du mal être de leur enfant. Pire, ni l’un ni l’autre ne semble vouloir se battre pour obtenir sa garde. Au lendemain de cette énième dispute, Aliocha disparaît, il part à l’école et ne reviendra jamais. Est-ce une fugue ? Un enlèvement ?

Faute d'amour : Photo Matvey Novikov
Copyright Alpenrepublik

Dans la continuité de son travail déjà amorcé avec Léviathan (prix du scénario à Cannes en 2014), Andrey Zvyagintsev filme une Russie aliénée dépourvue de lumière, où seul l’individualisme prime à la recherche d’une d’échappatoire salutaire. Tapis dans l’ombre, les personnages n’ont pour seul éclairage sur leur visage que la luminosité de leurs écrans de cellulaires et de leur télévision. Totalement obnubilée par son téléphone, Genia, filmée par une plongée moralisatrice, occulte la détresse émotionnelle de son fils braillant en silence derrière un encadrement de porte qu’un travelling arrière met en exergue. Il n’a jamais semblé aussi difficile de communiquer les uns avec les autres à une époque où l’ère numérique devrait faciliter les connexions et les échanges.

Deux jours seront nécessaires pour que l’école fréquentée par Aliocha signale l’absence du garçon dans une indifférence totale.

À ce moment-là, le réalisateur pointe du doigt les limites d’un système judiciaire pour qui la disparition d’un individu n’est pas une situation d’urgence. En Russie, une personne disparaît toutes les demi-heures, soit près de 200 000 par an. La police manquant de ressources, une vraie prise de conscience citoyenne a poussé la population à se retrousser les manches. De fait, les gens créeront en 2010 Lisa Alerte, une structure composée de bénévoles de tous âges spécialisés dans la recherche de personnes disparuesReprésentée par un inspecteur blasé et des experts scientifiques apathiques, la police invitera Genia et Boris à se tourner vers cet organisme.

Dès lors, ils se sentent investis d’un devoir parental, jusque-là négligé, qui ravive des plaies béantes jamais cicatrisées. Incapables de s’entendre, il leur est impossible de prendre des initiatives, attendant avec indolence qu’on leur donne des directives. Une battue est alors organisée pour tenter de retrouver Aliocha. Affublés d’uniformes orangés, les bénévoles apparaissent comme une lueur d’espoir dans cette grisaille ambiante. Tout le monde scande le nom de l’enfant, sauf ses parents trop occupés à être en désaccord sur des questions d’éducation.

Faute d'amour : Photo
Copyright Alpenrepublik

Officiant dans un institut de beauté, Genia fréquente depuis peu un homme mûr et aisé qui comble ainsi tous ses besoins matériels. Entre deux selfies et quelques verres de vin, elle semble vouloir constamment s’échapper d’un quotidien étouffant et oppressant qu’un cadrage serré vient alors accentuer. Même ses ébats amoureux filmés en contre plongée soulignent davantage l’abattement du personnage que son contentement. Pour la troisième fois consécutive, Andrey Zvyagintsev dirige Alexeï Rozine, ici dans le rôle de Boris, un Russe moyen à la bedaine naissante. C’est un commercial sans réelle ambition qui n’a jamais vraiment eu l’occasion de s’exprimer au travail comme dans son couple. De nature discrète et effacée, il a tendance à réagir passivement bien que les actes de son épouse l’énervent au plus haut point. Ayant refait sa vie avec une femme plus jeune que lui, il est sur le point d’être à nouveau papa.

Alors que la pluie glisse le long des fenêtres à travers lesquelles les personnages sont filmés, les mots qu’ils s’échangent, eux, restent ancrés dans leur for intérieur. Ils font mal et sont destructeurs. Genia passe son temps à crier sur Boris et lui reprocher tous les malheurs du monde. Elle est amère, castratrice et semble se nourrir de vieilles rancœurs passées. Entre l’univers chargé de l’appartement dans lequel ils évoluent et le cadrage toujours serré sur leurs visages, il leur est difficile de respirer. Les minutes s’égrainent lentement dans ce film où l’action se déroule dans un cadre très souvent fixe ou contemplatif. C’est pourquoi le metteur en scène utilise parfois l’humour pour dédramatiser certaines situations. Il en profite pour égratigner la société russe dans laquelle il faut donner une bonne impression de soi, à l’image de la compagnie où travaille Boris, qui proscrit les divorces et incite aux mariages et baptêmes de ses employés. De fait, on comprend mieux pourquoi ses films dérangent et secouent l’opinion publique, tel son Leviathan qui avait déclenché de violentes polémiques, et ce, bien avant sa sortie en salle. On lui reprochait entre autre, de noircir l’image de la Russie que beaucoup d’habitants prétendaient ne pas reconnaître.

Faute d'amour : Photo Maryana Spivak
Copyright Alpenrepublik

Il est de ces réalisateurs qui n’ont de cesse d’intriguer et de surprendre à chaque nouvelle offrande. Si le climat oppressant et délétère de Loveless peut en rebuter certains, le film n’en demeure pas moins captivant et intriguant. Le voyage intérieur que nous propose Andrey Zvyagintsev, riche d’enseignements, est à la hauteur de son talent d’une abrupte sincérité qui s’est à juste titre mérité le Prix du Jury au dernier Festival de Cannes. Ici, la disparition d’Aliocha n’est qu’un prétexte pour sonder l’être humain jusque dans ses retranchements les plus sordides afin de mettre en lumière l’opacité des sentiments amoureux.

Rien n’est laissé au hasard, pas même la direction photo ou encore la musique, tantôt discrète, tantôt appuyée, qui vient sublimer des images froides et implacables. Le cinéaste analyse et décortique des situations du quotidien dont l’itération installe une accoutumance malsaine à la misère. Tour à tour, l’atmosphère ressentie est alors sombre, cruelle, sordide et dénuée d’espoir, comme dans ce plan où Genia quitte un cadre pour pénétrer dans un autre, immuablement condamnée à répéter les mêmes erreurs. Nouveau décor, nouveau chapitre de leur vie, mais la tristesse se lit toujours autant sur les visages éteints et les corps impuissants des personnages, prisonniers d’un labyrinthe éternel.

 

Durée: 2h07

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