L’ornithologue: une hirondelle ne fait pas le printemps

Portugal, 2016

Note: ★★★★

L’ornithologue est assurément la plus belle proposition projetée cette année au Festival du Nouveau Cinéma. 5ème long métrage du Portugais Joao Pedro Rodrigues, le film nous entraîne dans un étrange univers, à mi-chemin entre mythes et réalité, sans jamais lasser le spectateur. Au contraire.

Le Français Paul Hamy campe Fernando, un ornithologue quarantenaire qui part en kayak à la recherche d’une espèce rare de cigognes noires. Sous l’effet hypnotique d’une nature généreuse, emporté par des rapides, il finit sa course en aval, inconscient et le corps émergé.

Copyright Epicentre Films

Tourné à la manière d’un documentaire animalier, le film ouvre sur une réserve naturelle portugaise, où se côtoient rapaces et espèces en voie de disparition. Dans ces terres reculées règne un calme olympien que la nature a choisi d’offrir à Fernando en guise de réflexion sur les obsessions qui le tourmentent. Chemin faisant, il croisera la route de plusieurs pèlerins qui le pousseront dans ses retranchements. Sous forme de parabole, après son accident il devient saint Antoine de Padoue, le patron des naufragés, des matelots et des prisonniers, que l’on invoque aussi pour retrouver les objets égarés. Alors que l’embarcation de saint Antoine s’échoue sur les côtes siciliennes, chez Rodrigues le personnage est ranimé par deux randonneuses chinoises en route vers Saint-Jacques- de-Compostelle (album photo de leur périple à l’écran). Il sera soumis au sadisme des filles qui refuseront de le laisser partir, car elles trouvent sa présence réconfortante face aux esprits de la forêt. Plus il s’y enfonce, convaincu de retrouver son chemin, plus elle agit sur lui comme une catharsis réveillant des fantasmes latents et déclenchant des troubles inquiétants. À mesure que le film avance, Fernando va graduellement se transformer, au moyen de plans subjectifs, sous l’œil d’un aigle, d’une hirondelle ou d’un hibou. Au départ présenté comme un voyeur, notamment avec ses jumelles, c’est finalement lui qui va se retrouver épié par toute cette communauté hétéroclite.

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Repoussant les limites du spectateur en titillant sa libido, Rodrigues transforme son œuvre en une expérience cinématographique sensorielle où plane le spectre de Pasolini dans la manière d’érotiser le corps de son héros. Il fait de ce dernier un être aux comportements sexuels paraphiliques en agrémentant son récit de scènes bondage (cordages sur le corps presque nu du disciple qui suggère des nœuds marins) et d’ondinisme (comme une bénédiction). En revanche, on le voit boire à une source (sorte de purification de l’âme) et récupérer une corde semblable à un chapelet pour s’en faire une ceinture. De plus, il partagera la cène avec un berger prénommé Jésus, qu’il enlacera par après sur la plage pour ensuite porter les stigmates de son incrédulité au bout des doigts (Parabole de saint Thomas). Si la combinaison de l’érotisme et de la religion est pour le moins incongrue, elle séduit étrangement plus qu’elle ne surprend, l’audace l’emportant sur le malaise. En effet, par le biais de surimpressions magnifiques, le réalisateur entremêle la nature et la psyché de son personnage égaré dans les méandres de la déraison. En outre, il égrène ici et là des touches d’humour plutôt absurde qui allègent son propos, il est vrai, parfois abscons. On pense à l’arrivée des amazones dans une arche de Noé reconstituée ou encore au moment où Fernando confond à plusieurs reprises les prénoms des deux Asiatiques.

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En entrevue, le cinéaste confie avoir eu recourt à des éléments personnels pour construire son personnage. Ils ont tous les deux le même âge, la même sexualité, et partagent une passion commune pour la biologie (il a d’ailleurs failli devenir ornithologue avant d’intégrer l’École de théâtre et de cinéma de Lisbonne). De fait, Fernando est une sorte d’alter égo dont le dédoublement à l’image interpelle. Avec son approche pour le moins atypique, Rodrigues fait indéniablement partie des auteurs les plus prometteurs du cinéma contemporain d’art et d’essai. Il sonde le désir et le corps humain (à la manière de Marina de Van, Dans ma peau) avec une palette allant du documentaire à l’expérimental. Parfois dérangeant, souvent excitant, L’ornithologue envoûte et fascine grâce à son univers fantasmagorique inquiétant qui fait écho à une quête existentielle.

 

 

Durée: 1h58

Ouvoir.ca

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