Les petits rois, ou la série pour ados à l’ère de la masculinité en mutation

Les petits rois — saison 1, Québec, 2021

 

Où voir ça : ICI TOU.TV en version originale française (avec abonnement à l’Extra)
Production : Zone3
Scénario : Marie-Hélène Lapierre et Justine Philie
Réalisation : Justin Hurteau
6 épisode d’environ 43 minutes 

 

Les petits rois, la nouvelle série pour ados québécoise déposée en primeur sur la plateforme ICI TOU.TV en mai dernier, raconte l’histoire de deux meilleurs amis : Julep (Pier-Gabriel Lajoie) et Adaboy (Alex Godbout), qui se retrouvent à devenir la cible d’un fastidieux plan de vengeance anonyme dont la motivation leur échappe. Beaux, riches, vedettes du sport-étude, ce sont les deux gars les plus populaires de leur école secondaire, mais aussi des « trous de cul », pour reprendre l’expression de leurs camarades : des types terriblement arrogants, imbus d’eux-mêmes, insensibles aux autres, et qui se croient tout permis. On ne peut s’empêcher de croire qu’ils méritent en effet une leçon à la dure, mais reste à voir ce qui en sortira.

Parmi la sélection de personnages types qui caractérise traditionnellement l’univers du feuilleton pour ados, Julep et Adaboy appartiendraient en théorie à la catégorie des jocks, c’est-à-dire des athlètes, qui sont aussi les mâles alpha de l’école, l’incarnation d’un idéal de masculinité hétérosexuelle. Nos deux personnages sont bien des athlètes populaires, sûrs d’eux-mêmes, au sommet de la pyramide sociale, enviés et désirés par les autres, mais ne correspondent toutefois pas au modèle de masculinité virile incarné par le jock. À première vue, Julep, le joueur de hockey, en a tous les attributs, avec sa gueule de beau gosse, son blouson aux couleurs de son équipe, son corps musclé qu’il se plaît à exhiber, sa confiance inébranlable en son pouvoir de séduction, or on apprend rapidement qu’il est ouvertement gai. Julep ne sort donc pas avec une jolie meneuse de claque comme c’est typiquement le cas du jock, qui forme avec celle-ci le couple hétérosexuel par excellence, l’idéal masculin rencontrant l’idéal féminin, mais avec POM (Karl-Antoine Suprice), un gars non moins populaire mais doté pour sa part d’une conscience sociale, qui poursuit l’ambition de devenir le « premier président black et gai » du comité étudiant. L’homosexualité de Julep n’enlève rien à son côté macho, et on comprend que là est précisément le point, mais ce détail tranche tout de même significativement avec les conventions du genre concernant non seulement la figure du jock, mais aussi la manière dont on dépeint les personnages gais, le rôle qu’on leur accorde, le type de scénarios dans lesquels on a l’habitude de les placer.

Pour sa part, Adaboy n’a pas du tout l’allure classique de l’athlète viril. Passionné de mode, il a les cheveux teints en bleu, les ongles vernis, une garde-robe colorée et excentrique, et toujours un collier de perles au cou. Il se comporte davantage en diva qu’en macho, et pratique le patinage artistique, l’un des rares sports que l’on n’est pas tenté.e d’associer à la virilité. Pour dire les choses franchement, Adaboy a l’air gai, ou en tous cas, il a l’air de ce que les hommes gais ont l’air dans des représentations médiatiques souvent stéréotypées qui servent néanmoins de référence au commun des mortel.le.s. En le voyant, on perçoit immédiatement les caractéristiques continuellement attribuées aux hommes gais, et qu’on adhère ou non à un tel portrait, on ne peut s’empêcher de s’étonner en constatant que lui est hétéro. On apparaît donc avoir affaire à un nouveau monde où la masculinité traditionnelle est finalement dépassée et où la queer-itude règne, un univers aux antipodes des conventions du genre, plus en phase avec les valeurs et l’esthétique propres à la génération Z.

 

En fait, cette nouvelle série québécoise cherche manifestement à s’inscrire dans cette variante plus sophistiquée du genre, et plus audacieuse, que l’on a vu proliférer ces dernières années avec des productions comme 13 Reasons Why, Riverdale, Elite, Sex Education (Netflix), Euphoria, et Genera+ion (HBO). Dans l’esprit de ce qu’on a appelé la  « télévision de qualité », celles-ci se démarquent par leur style léché, leurs intrigues élaborées, leurs thématiques provocantes, et leur décomplexion en matière de représentation de la sexualité, ou plutôt des sexualités adolescentes. Ces séries se veulent progressives, inclusives, conscientisées, et s’emploient dans cette optique à détourner ou déconstruire les clichés abondants en fiction pour ados. Comme Les petits rois, elles semblent travailler à queer-iser le genre.

Le parti pris qui consiste à inverser les stéréotypes qui lient l’expression de genre à l’orientation sexuelle, malgré un certain manque de subtilité qui rend la proposition un peu trop didactique et par conséquent moins crédible, produit néanmoins un effet intéressant, permettant aux téléspectateur.trice.s de se déshabituer à percevoir Adaboy et Julep comme des gars qui ont « l’air gai » ou « l’air straight », et d’arriver à voir qu’en fin de compte la masculinité n’est tout simplement pas nécessairement un signe d’hétérosexualité, et que l’hétérosexualité peut aussi très bien se passer des standards de masculinité. Tout cela est fort positif et libérateur.

 

D’un autre côté, il y a tout de même quelque chose d’irritant dans le fait que cette inversion des rôles survienne juste au moment où on commence à critiquer les modèles dominants et à célébrer les hommes qui les défient, si bien qu’au final, le personnage homo est encore celui dont la masculinité apparaît défaillante. Il n’accède à la position du jock que dans un contexte où celle-ci perd tout son lustre. Pendant que le personnage hétéro récolte les fruits de la culture queer maintenant à la page, le personnage gai reprend le rôle peu convoitable du mâle problématique, et c’est ainsi sur le terrain des relations homosexuelles, tenu séparé de celui des relations hétérosexuelles, que l’on finit par aborder une question épineuse comme celle de la culture du viol, vraisemblablement sans que le public hétéro n’ait à vivre l’inconfort de se sentir directement visé. Adaboy et Julep sont deux personnages désagréables au départ, et remplis de défauts, mais le premier connaît une évolution, une prise de conscience, au fil des épisodes, tandis que le second demeure odieux jusqu’à la fin, un vrai vilain, irrécupérable. Tout cela pour dire qu’on a franchement l’impression qu’en inversant les stéréotypes de cette manière, imaginant par le fait même un univers queer où l’homophobie serait chose du passé, Les petits rois protège paradoxalement l’image de l’hétérosexualité aux dépens du personnage gai, qui sert de bouc émissaire. On ne dépasse donc pas cette tendance des feuilletons pour ados traditionnels à toujours représenter l’homosexualité sous un jour conflictuel.

Mon commentaire s’est concentré sur les deux personnages principaux de la série, deux personnages masculins, mais la série présente aussi plusieurs personnages féminins plus secondaires dans l’intrigues mais sur lesquels il y aurait des choses intéressantes à dire. Il y Bee (Célia Gouin-Arsenault), bourreau des cœurs lesbienne au comportement de caïd, une vilaine plutôt charismatique à laquelle on a aussi envie de s’identifier, ou en tous cas à la force qu’elle incarne. Il y a aussi Basta (Chanel Mings), l’amoureuse instagrameuse d’Adaboy, un personnage qui confronte à quelques occasions les jugements portés à l’endroit de celles que l’on perçoit comme des filles superficielles. Son compte Instagram est sa seule source de revenu et son meilleur espoir d’ascension sociale, elle qui vient d’une famille moins privilégiée que celles de ses camarades. Et il y a Mac (Myriam Gaboury), l’adversaire politique de POM, une première de classe assoiffée de pouvoir et prête à tous les coups bas pour accéder à la présidence du comité étudiant. Mac est un personnage dont la pertinence mérite d’être sérieusement questionnée, c’est-à-dire la pertinence de reproduire ce portrait déjà trop familier de la femme ambitieuse en pimbêche imbuvable. Contrairement à Bee, Mac est le genre de vilaine qui attire des sentiments misogynes, notamment le mépris de l’intelligence féminine.

 

Quoiqu’elle tombe dans plus d’un écueil, cette série a le mérite d’essayer de sortir des clichés, et y parvient dans une certaine mesure. Elle pose aussi des problèmes auxquels on gagne à réfléchir, et c’est ce que j’ai voulu faire ici, de manière à tirer le maximum de cet objet culturel tout de même pas dénué d’intérêt.

 

Bande-annonce originale :

 

Crédits photos : Zone3 et ICI Radio-Canada

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2 commentaire

  1. Hey salut 🙂

    Je suis le réalisateur des Petits Rois et je tiens à te dire que j’ai beaucoup apprécié ton analyse. Très juste et pertinent.
    Au plaisir,

    1. Salut! Merci pour les bons mots, je suis vraiment content que tu aies apprécié l’analyse (c’est toujours délicat de commenter le travail des autres!).
      Au plaisir,

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