LE RIRE : LE VISAGE ÉPHÉMÈRE DU PRÉSENT

Canada, 2020
Note : ★★★★

Le Rire, cinquième long-métrage du cinéaste québécois Martin Laroche (Tadoussac, 2017 ; Les manèges humains, 2012), est sans aucun doute un incontournable de 2020 pour les cinéphiles. Le film explore le quotidien du personnage de Valérie (candide et émouvante Léane Labrèche-Dor), seule survivante d’une guerre ayant ébranlé le Québec. Si la jeune femme s’avère être le sujet central du récit, ce dernier trace un chemin labyrinthique sur lequel existe parfois la possibilité de tomber sur d’autres chemins. Possibilité, oui, car ces nouvelles portes ne contiennent pas forcément une réponse, mais peaufinent toujours davantage l’étrangeté du récit, avenue solidement maîtrisée par laquelle le cinéaste parvient à faire ressentir l’impact du passé, dans son entrecroisement de personnages et de drames personnels. Il s’agit ici d’étudier le processus de survie chez ces êtres avec une authenticité finement amalgamée à l’onirisme envoûtant du film.

Martin Laroche, scénariste et réalisateur de cet inoubliable long-métrage, réussit un tour de force assez surprenant en orchestrant ce mariage entre surréalisme omniprésent et réflexion bouleversante sur l’épreuve du temps, sur les empreintes laissées par un passé marqué par la tragédie. S’il y a quelque chose que le cinéaste évite avec brio, c’est bien l’idée d’instaurer un climat de la sorte pour des raisons superficielles. Bien au contraire, le climat inquiétant, les expérimentations visuelles et sonores pour le moins audacieuses et les mystérieux personnages servent à merveille la profondeur des thèmes soulevés. Il utilise un lieu banal – une salle de bain – comme point d’ancrage lui permettant de créer un passage entre les espaces et les personnages, en plus d’arriver à donner au temps une certaine malléabilité. Ce lieu engendre la confusion, mais cette confusion ne surplombe jamais les idées majeures du film, c’est-à-dire celles appartenant au réalisme.

La femme mystérieuse qu’incarne Sylvie Drapeau – celle qui nous ouvre les portes de cette énigmatique salle de bain – semble appartenir au domaine du surréel. Elle semble être un symbole représentant ce lien subtil, voire métaphorique, entre les idées et les personnages du film, réfléchissant à la perspective de vivre une vie différente, de passer à côté de l’existence, ou même de la réalité. Et il y a cette jeune femme, celle qui se trouve dans une chambre du CHSLD où travaille Valérie et qui ne fait que pleurer à longueur de journée. Il s’agit d’une autre protagoniste ayant une grande charge symbolique. Cette jeune femme dont le spectateur ne sait presque rien exerce une force assez surprenante sur l’ensemble de l’oeuvre : elle apparaît ici et là, parfois à des moments ou endroits surprenants, toujours dans la même position, toujours dans un coin de pièce, toujours en pleine crise de larmes. Et les rares phrases sortant de sa bouche peuvent vouloir dire mille choses. Cette présence possédant la faculté d’effrayer, d’attrister ou d’énerver, témoigne de la grande habileté d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens, en grande connaissance de l’univers qu’il a créé de toutes pièces. L’apparition occasionnelle et singulière de ce duo du CHSLD que forment Alice et son acolyte peintre ainsi que celle du petit ami décédé de Valérie abonde dans le même sens que ces autres symboles, suscitant l’étonnement, l’inquiétude, l’insolite. Ce symbolisme confère une importante splendeur à un film dont nous ne pouvons que saluer l’audace et l’intensité. Mention spéciale au personnage de Jeanne (Micheline Lanctôt), patiente avec laquelle Valérie entretient une précieuse relation. Jeanne est intelligente, cultivée, férocement drôle et pleine de sagesse, et cette présence imposante ainsi que ses réflexions sur le passage du temps servent à la fois la quête de Valérie et les entrecroisements énigmatiques de l’oeuvre.

Il est impossible de parler de ce long-métrage sans faire mention de l’apport de cet aspect ludique qui semble toujours faire partie intrinsèque du mystère, Le Rire, qui en plus de faire office de titre, évoque une autre brillante idée : celle de ce droit qu’ont les êtres humains d’employer l’humour afin de parvenir à surmonter l’insurmontable, que même le cataclysme le plus effroyable ne devrait pas empêcher le commun des mortels d’avoir recours aux petites et aux grandes joies de l’existence afin de se sentir vivant – et de profiter de l’instant présent.

Durée : 2h03

Ouvoir.ca

2 Comments

  1. Johane Béliveau
    4 février 2020
    Reply

    Le rire est un film à voir. Bravo aux acteurs . C`est un genre de film qu`on voit peu chez nous qui nous questionne sur les traumatismes et l` adaptation à reprendre le quotidien par le travail de préposée pour ce scénario … ce n`est pas un film léger. j`ai bien apprécié l`équipe derrière ce long métrage.

    • Kalem Melançon-Picher
      10 février 2020
      Reply

      Merci pour votre commentaire!

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