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L’avenir de la relève en cinéma : une discussion en quatre temps (Deuxième partie)

DEUXIÈME PARTIE : JEANNE LEBLANC ET ÉMILE GAUDREAULT

Toujours habité par ces anxieux questionnements face à la relève cinématographique et à la survie du 7ème art, je persiste à rencontrer des intervenants faisant partie du domaine, afin d’obtenir leur vision des choses. M’attendant, encore une fois à des discours, soit rassurants, soit inquiétants, je vous partage mes entretiens avec les cinéastes Jeanne Leblanc et Émile Gaudreault, pour cette seconde partie d’article.

C’est lors d’une soirée plutôt glaciale annonçant la fin de l’automne que je rencontre Jeanne Leblanc, dans un sympathique café du Plateau Mont-Royal baignant dans une vibe Moyen-Orientale, de par ses décors raffinés et sa musique ambiante me donnant l’impression que le génie bleu d’Aladin surgira du bol repas de la cliente située près de moi. Cinéaste explorant plusieurs branches du domaine, Jeanne Leblanc complète d’abord son BAC en communications profil cinéma à l’UQÀM, suite à quoi elle intègre une résidence artistique à Madrid, durant laquelle elle poursuit ses apprentissages en cinéma. À son retour au Québec, fauchée mais parlant bien espagnol, elle dégote un poste de troisième assistante à la réalisation pour Les États-Unis D’Albert d’André Forcier, (2005). Depuis, ayant expérimenté la seconde et première assistance à la réalisation dans des projets locaux et étrangers, elle alterne ces postes avec la réalisation de ses propres projets cinématographiques, tel que Isla Blanca (2018), en plus de donner des charges de cours à l’UQÀM. Me rendant compte qu’elle trouve malgré tout le temps de m’accorder un entretien, je ne tarde plus à lui poser ma première question.

Loucas Patry : Le cinéma, si je ne me trompe pas, c’est quelque chose de difficilement accessible pour ceux qui désirent s’y faire un nom, une passion et une source de revenus. L’offre n’en demeure pas moins importante. Du moins, pour l’instant. Or, dans l’ère actuelle qui est très numérique, avec la consommation qui se fait beaucoup plus télévisuelle, sur les écrans portatifs, sur les plateformes comme Netflix, et avec les rentrées en salle qui sont de moins en moins importantes… crois-tu que, malgré tout, il y a une relève de possible ? Et si oui, de quoi aura-t-elle l’air ?

Jeanne Leblanc : Ce sont de grandes questions, qui ne sont pas juste pour les jeunes. J’en ai encore pour 20, 25 ans à espérer ou à faire des demandes. C’est drôle, parce que je lisais un texte qui expliquait pourquoi les êtres humains ont besoin de se raconter. Puis une des premières choses que les archéologues ont découvert, c’est que les premiers dessins dans les cavernes n’étaient pas pour illustrer quelque chose. C’était des histoires. Puis à la base, les histoires servent à l’humanité pour survivre. Si je te raconte l’histoire du mammouth qui a mangé mon grand-oncle, tu vas apprendre à te méfier du mammouth à travers son histoire. C’est un anthropologue qui expliquait ça, je trouvais ça fascinant parce que je me disais qu’on ne peut pas faire autrement. Puis c’était bien avant Platon, bien avant Aristote, bien avant tous ces gens qui ont installé des façons de raconter qu’on utilise encore. Est-ce que ces images-là nous habitent sans qu’on ait le choix d’en vivre ? Après ça, la forme que ça va prendre, je pense que c’est là où le questionnement doit être réel. C’est à savoir, pourquoi le médium du cinéma ? Suis-je prête à m’y adapter ? Est-ce que le sens de ce que je veux raconter et montrer, c’est au niveau d’une histoire, d’une sensation, d’une perception de la réalité ? Mais du moins, c’est que je veux raconter quelque chose, peu importe la forme que ça prend. Après ça, le cinéma c’est une chose. Tu peux souhaiter le mode puriste du cinéma, mais tant qu’à moi, il se multi-définit. Je ne souhaite pas que ça meurt. Moi, j’adore l’expérience collective qu’est la salle de cinéma. Sauf qu’après ça, si toi tu as une forme d’angoisse, que tu te demandes jusqu’où ça va aller, si tu peux en faire un métier, si tu vas en vivre, la réponse est : on aura toujours besoin de se raconter. Je veux dire que ça fait partie de la façon dont l’être humain a survécu. Donc oui, se raconter va toujours être de tous les lieux. Comment ? Avec quel imaginaire ? De quelle façon ? Est-ce que tu veux y aller de façon plus surréaliste, plus expérimentale, plus documentaire, multi plate-forme, cinéma traditionnel, story-telling transparent ? Je sais pas ! Pis même que dans ta carrière, et dans la mienne, ça se peut que ça prenne 28 formes différentes. Il est hors de question que je me bloque à une, c’est un peu débile mental. Mais est-ce que ça va diminuer mon envie de raconter ? Non. C’est juste que c’est là où je trouve que cette question est un peu détournée de son sens. La mort du cinéma, c’est comme dire la mort de la radio quand la télévision est arrivée. On a aussi annoncé la mort de la peinture, quand la photo est arrivée. Il n’y a rien de ces formes d’art qui soit mort. Elles ont évolué, elles se sont adaptées. Point. Ça, c’est à toi d’en faire quelque chose. Voilà.

L. P : Donc, il y a une relève qui est définitivement là, mais qui va devoir s’adapter.

J. L : J’enseigne à des gens d’à peu près ton âge, et ils ont la même volonté de raconter, la même volonté d’être touchés. Ils en ont pas plus ou moins. J’veux dire, la fille d’une de mes meilleure amie, qui a six ans, a besoin de se faire raconter des histoires. Elle les dévore. Elle lit tous les livres qui lui tombent sous la main. Ça fait partie de nous. Cette base-là ne mourra jamais,  je ne crois pas. Sinon, l’humanité sera vachement triste. La forme que ça prend, si c’est très puriste, ben il y a encore de la place pour ça. Mais cette place-là va changer. Je ne sais pas comment, là-dessus je n’ai pas de réponse.

Jeanne Leblanc, par Julie Artacho

Ainsi, si les façons de se raconter sont propices à changer et à évoluer, le fait de se raconter, lui, demeure fixe. L’espoir demeure. À ce point de vue particulièrement intéressant et existentiel s’ajoute la vision du réalisateur Émile Gaudreault, que je rencontre dans un spacieux Starbuck Café, décors moins exotique mais ô combien sympathique. Émile débute son parcours en étudiant en télévision à l’ATM, pour ensuite devenir membre du groupe humoristique Le Groupe Sanguin. Ayant cependant le cinéma comme principal objectif, il écrit, avec Sylvie Bouchard, le scénario de Louis 19, le roi des ondes (1994), après la séparation du groupe. Il passe ensuite à la réalisation avec Nuit de noces (2001), qu’il scénarise également. Avec Denise Robert à la production, ce sont 9 longs métrages, à ce jour, qui ont découlé de leur collaboration, dont Mambo Italiano (2003), De père en flic (2009), Le sens de l’humour (2011), et comme mentionné plus tôt, le récent Menteur (2019). Dans le café bien connu des universitaires en rédaction de travaux académiques (ou bien d’articles pour une revue de cinéma), je débute l’entretien avec ma question habituelle, concernant la possibilité d’une relève face à l’évolution du cinéma.

Émile Gaudreault : Ben, oui. C’est sûr qu’il y a une relève de possible, parce que de toute façon, ici, on a la chance d’avoir une écologie cinématographique qui est financée par l’état. Donc ça, en ce moment, on n’a pas de signaux que ça va arrêter. Il y a quand même des millions par année qui doivent être dépensés pour faire des films. Ça déjà, c’est quand même positif. De ce côté-là, ils vont continuer, eux, à financer des films, dont beaucoup de premiers films. Ça va pas dans l’autre sens, en ce moment. Dans le sens qu’on n’a plus de financement, alors je pense qu’il va y avoir de la place pour la relève, parce qu’eux aussi, en ce moment, les institutions comme la SODEC, ils n’ont pas du tout de préjugés envers le cinéma très personnel, le cinéma intimiste, le cinéma… de festivals. Donc pour les premiers films, il y a une place. Il y a une manière de faire sa place. Définitivement… [Silence]. L’autre volet… [Rires mutuels]. En ce moment, très rapidement, y’a une espèce de shift dans ce que les gens vont voir au cinéma.

L.P : Un shift ?

É.G : C’est-à-dire que… Ça a changé vite, les habitudes des gens, avec l’offre de la télé, comme tu disais. Juste au niveau des États-Unis, ils font au-dessus de 500 émissions dramatiques originales par année. Pis on nous les garoche. Puis ici on fait des séries télé aussi, y’en a des très bonnes! On nous offre des histoires, en même temps, le cinéma est devenu quelque chose de plus événementiel. C’est-à-dire que, pour que les gens aillent au cinéma, choisissent d’aller voir un film, ils ont besoin de plus d’incitatifs qu’avant. C’est pour ça que les gros blockbusters, les suites, les entités connues comme les Brands, tout ça, effectivement, au cinéma en ce moment, y’a une demande parce que les gens, c’est un peu ce qu’ils recherchent. Tu peux faire un film très personnel, mais t’sais, si il a gagné un prix à Cannes, ça va beaucoup t’aider à créer l’événement, à faire en sorte que les gens deviennent attentifs, je pense.

En plus d’exprimer sa confiance face à la réussite de la relève, position rassurante pour tout membre de la relève en cinéma, Émile entame le sujet de la divergence d’intérêt concernant les types cinématographiques. Dans le café à thématique Perse, j’aborde également le sujet avec Jeanne.

L. P : Dans le milieu du cinéma, on s’entend qu’il y a deux branches. Tu as eu la chance de voir les deux. Y’a un cinéma d’auteur, puis un cinéma plus populaire. Est-ce que tu crois que ces deux branches sont quand même viables ? Les deux peuvent survivre ?

J. L : Complètement. Les deux nous nourrissent. J’ai l’impression que dans le cinéma d’auteur, ou de niche, il y a une inspiration pour une certaine forme de cinéma populaire. Et parfois, pour des films d’auteurs, cette envie d’avoir un plus grand public peut arriver aussi. Le meilleur exemple que je peux avoir, c’est mon prof de Cégep qui nous l’avait donné. Depuis ce temps-là, on dirait que ça m’inspire beaucoup. C’est la fonction du théâtre chez les japonais, entre le théâtre Nó et le théâtre Kabuki. Chaque théâtre a une fonction différente, dépendamment pour quel pan de la société. T’as du théâtre qui est plus humoristique, plus drôle, qui servait beaucoup aux fonctionnaires le week-end, pour se dérider. Tandis que le théâtre plus lent, plus posé, servait par exemple aux guerriers, pour se calmer. Ça n’a pas la même fonction. Moi la première, je vais adorer regarder un grand film d’auteur. Mais ça se peut que, si j’ai passé une semaine de merde, pis que je veux absolument pas me casser la tête, un vrai bon film populaire, bien exécuté, bien fait, dans les règles de l’art, il se peut que j’en sois grandement satisfaite. Je vais me sentir peut-être un peu sale, comme quand tu manges une grosse pizza, mais je vais l’avoir trouvé quand même, mon bonheur, pour les mêmes raisons. [L.P essaie de contenir ses gloussements]. Pour être très franche, j’en ai beaucoup contre cette dichotomie, selon laquelle tu ne peux pas en aimer un si tu aimes l’autre, je trouve ça complètement débile. Moi j’ai de la place pour les deux dans ma vie. Pis même que les films pour lesquels j’ai le plus tendance à avoir envie de regarder, c’est ceux qui se trouvent dans une espèce de jonction entre les deux. Qui sont dans la zone de gris. Pas un film trop hermétique, parce que ça il faut que tu sois un peu plus en forme, un peu plus alerte. Pas un film trop populaire non plus. Y’a Marriage Story qui vient de sortir, que j’ai absolument hâte de voir, pis qui doit être dans une de ces zones de gris là. C’est magique. Faut juste faire attention à ce clivage qui, selon moi, n’a pas lieu d’être, parce que les deux branches ont une fonction sociale, ont une fonction artistique, ont une fonction point.

Toujours dans le sujet de ce clivage cinématographique, je demande l’avis à Émile par rapport à la survie de ces deux branches, de retour dans l’immense café rassemblant étudiants en mi-session et travailleurs en simple manque de carburant.

L.P : Tu donnes dans un cinéma qui est très drôle, très rassembleur. Ce sont de bons moments qu’on passe en regardant ces films-là. Naturellement, ça va remplir les salles. Mais il y a des cinéastes qui donnent dans des genres qui peuvent être moins rassembleurs, plus undergrounds, qui ont de la difficulté à être financés. Penses-tu que pour ces cinéastes, il y a une survie de possible dans l’industrie, avec son évolution ?

É. G : Il faut être conscient de la réalité. Je pense qu’il y a beaucoup de gens, en ce moment, qui pètent beaucoup d’énergie, beaucoup de temps à gueuler : « Ah, c’est juste des suites, c’est juste des films de supers-héros, etc. ». Alors que oui, c’est vrai, c’est ça. Mais il faut trouver une manière de se trouver une place là-dedans, et je pense vraiment que c’est par l’originalité. Je pense qu’une histoire qui n’a jamais été vue, un sujet original, qui n’est pas à la télé toutes les semaines, ça devient un incitatif. Alors qu’il n’y a pas très longtemps, un film québécois, les gens allaient le voir, ils trouvaient ça l’fun. Mais là, juste pour qu’ils sortent de chez eux, c’est plus compliqué. Faut jamais que tu cherches une idée en te disant : « J’vais chercher une idée qui va pogner », parce qu’il faut que ça te ressemble, que ce soit vrai et authentique, ce que tu vas faire. J’pense qu’il faut se questionner, faut se challenger personnellement comme artiste. Même si tu fais un film très, très personnel, qui va jouer au Beaubien, pis qui va y être super populaire, c’est très bon ça. Mais faut quand même toujours, je pense, se questionner, et pousser encore plus son scénario, pousser son idée, puis se demander ce que tu peux y trouver, qui pourrait juste un peu étonner les gens, pour qu’ils se disent : « Ah, ça je l’ai pas vu! ». Et là j’pense qu’il y a possibilité de les amener au cinéma

Émile Gaudreault, Le Devoir

.Dans cette réalité soulignée par Émile, selon laquelle un auteur doit constamment pousser plus loin son travail, la notion de renouvellement est désormais de mise. De retour dans l’exotique café, je poursuis sur cette piste en abordant le sujet avec Jeanne.

 

L. P : Est-ce que, tu crois que la relève a encore à offrir ? Du renouveau ? Est-ce qu’il est trop tard pour devenir, par exemple, un Xavier Dolan, un Denys Arcand… ?

 J .L : As-tu vraiment envie d’être Denys Arcand ou Xavier Dolan ?

L. P : [Rires]. Non, c’est pas ce que je dis. J’veux dire, dans le sens d’être une référence dans le milieu.

J. L : Mais y’aura toujours de nouvelles références. Je ne dis même pas ça de façon péjorative, Le Déclin de l’empire américain (1986) a marqué le cinéma. Quand on le regarde aujourd’hui, on le regarde avec un œil plus anthropologique peut-être. On le regarde avec une plus grande distance. On fait : « Ah oui, c’est le reflet d’une époque, c’est le reflet d’une génération, c’est le reflet de plein de choses ». Le monde a changé, le monde change excessivement rapidement en ce moment. Les préoccupations sont pas les mêmes, on est beaucoup dans les questionnements de fin du monde en ce moment, ce qui était même pas le cas dans le temps du premier Dolan. Est-ce que dans 10 ans, on sera encore là ? Et là, tout à coup, le cinéma change, parce qu’il a peut-être besoin d’être un peu plus politique, il reflète un peu plus de besoins. Puis il y a des voix qui vont se faire entendre là-dedans.  En même temps, faut dire que j’aime beaucoup les voix multiples, personnellement. J’trouve ça plus pertinent d’en entendre plusieurs, que de me fixer que sur une. Donc je crois que toute génération a ses propres réalités, ses propres dilemmes, ses propres défis, son contexte social, dans lequel elle va naître, dans lequel elle va grandir. Donc il n’y a aucune raison pour répéter les patterns des générations précédentes.

Si, précédemment, Émile Gaudreault avait commencé à développer sur cette problématique, il complète son discours alors que je lui pose la même question, à savoir s’il est trop tard pour la relève pour devenir une référence dans le domaine.

 É.G : Je pense que non, parce que ça va être nouveau. C’est-à-dire, ce ne sera pas un Dolan. Ça va être une autre voie. Faut vraiment juste travailler, puis écrire des histoires, puis écrire d’autres histoires, puis prendre la plus originale de celles que tu vas sortir. Vas-y à fond dans l’histoire que tu as à raconter. Puis comme je te dis, questionnes-la quand même. Mais n’essaye pas de répondre au marché. Faut pas que t’essayes de répondre à ce que les gens veulent voir, parce qu’on ne le sait pas. Pis si tu réponds à ce que les gens veulent voir, dans deux ans, c’est plus ça qu’ils auront envie de voir, peut-être. Faut toujours être sincère là-dedans, faut toujours partir de son idée, d’une intuition. Il y a beaucoup de gens qui pensent que mes films, c’est calculé, qu’il y a des recettes, tout ça. La seule recette que j’ai, c’est que je questionne mes scénarios, puis j’en fais 50 versions. Pis que je sais tellement qu’il n’y a pas de recettes, que c’est fragile, que c’est très, très dur de faire un film que les gens vont aimer, pis une comédie en plus, là! Donc, faut pas penser qu’il y a des recettes, faut juste y aller avec son instinct. Mais j’ai l’impression que c’est bon d’aller voir des films aussi, j’pense que c’est bon d’être passionné par ça. C’est bon de vibrer, parce que ça va se refléter dans ton travail. Si tu continues à voir des films qui sortent en ce moment, que ça te fait tripper comme un fou, bien, t’es avec ton époque, quand même. C’est sûr qu’il y a des gens qui haïssent tout, ils peuvent faire de très bons films quand même [Rires]. On entend souvent des cinéastes qui disent : « Ah mon film c’est pas ça, mon film c’est pas ça… ». Ben les gens iront pas voir le film.

 

Mes rencontres tirant à leur fin, j’aborde à nouveau, avec Jeanne, une réalité concernant la relève, celle de l’appui accordé à cette dernière au sein des institutions, ici comme à l’extérieur. Ainsi, la cinéaste souligne les réalités du marché actuel face aux nouveaux arrivants dans le domaine.

 J. L : J’ai de la misère à me prononcer, premièrement parce que j’ai comme l’impression qu’on veut plus de jeunes, mais pas trop de jeunes. Pas, pas trop de jeunes, on veut juste pas trop de cinéastes. Dans le sens où, il n’y a pas assez d’argent pour tout le monde. On peut pas subdiviser la tarte en 120 micro pointes. Fait que je pense qu’il y a comme un système de sélection, mais qui s’applique aussi à ceux qui ne font pas partie de la relève, par exemple. Je pense que les règles sont en mouvance, pis j’ai l’impression qu’elles sont pas toujours faciles à saisir. Y’a comme deux, trois twists où tu fais « heiiiin ? ». Y’aura toujours des courts métrages, faits à l’arrache, qui vont être des petits bijoux. Il y aura toujours des films de cœur qui vont être faits sur le coin d’une table pis qui vont te propulser vers l’autre. Il n’y aura pas un chemin de pareil. Il y en a qui vont y aller par le vidéoclip, il y en a, ça va être autre chose. L’histoire de ce cinéaste sud-africain qui a fait un court métrage, il s’est fait remarquer aux États-Unis, il s’est fait offrir son premier long métrage, mais avec des millions de dollars. Ce succes story-là arrivera absolument pas à tout le monde, pas au coût des 4000 courts métrages qui se font par le monde. Mais, force est d’admettre qu’il n’y aura jamais un chemin de pareil. Je pense que c’était un peu plus facile il y a quelques années au niveau du financement. Mais je ne suis pas assez au courant des règles pour savoir s’il y a des twists.  Est-ce qu’il y a des façons de faire, est-ce qu’il y a moyen de faire preuve de créativité pis que ça marche ? Il y aura toujours moyen de faire preuve de créativité. Ça, je n’ai aucun doute. Mais il y a de plus en plus de gens qui veulent en faire, et il n’y a pas nécessairement plus d’argent. Donc, il y a quand même un calcul mathématique de base qui se fait à ce moment-là. Ça veut dire qu’il faut soit que tu te démarques, que ton projet soit unique, que quelqu’un ait un coup de cœur… mais après ça, y’a des choses sur lesquelles tu n’auras pas de contrôle en début de carrière. Même en milieu de carrière. Tout artiste, que ce soit en peinture, en musique, on ferait face aux mêmes dilemmes.

 

Un marché qui possède donc des ouvertures limitées, dû au nombre important de demandes pour y entrer. La cinéaste n’oublie cependant pas de préciser que toujours, il y aura possibilité de se démarquer, de se tailler une place, même si la notion de défi demeure. Même dans un milieu particulièrement difficile comme celui du cinéma, l’espoir persiste. Sur ces paroles réalistes et optimistes,  Émile, durant notre entretien se finalisant, ajoute une couche d’optimisme sur mes 1001 scénarios mentaux dramatiques, en exprimant sa vision d’un avenir sans danger pour le septième art. 

 É. G : Les gens y vont encore au cinéma. C’est dur de créer l’étincelle pour qu’ils aillent voir ton film, mais ils y vont, au cinéma. Faut pas s’en faire là-dessus. Enlève cette idée-là de ta tête, que toi quand tu vas arriver là, y’en aura plus. Il va y en avoir! Concentre-toi sur ce qui te passionne. Tu peux travailler dans le milieu du cinéma, ça, ça se peut aussi. De voir toi, c’est quoi ta force, pis de miser là-dessus.

 

Côté projets futurs, Émile Gaudreault travaille présentement, entre autres, sur l’adaptation cinématographique d’une pièce de Catherine Chabot, Lignes de fuite, en co-réalisation avec l’autrice. Devrait découler de ce travail une comédie dramatique, avec une touche plus réaliste que les univers habituels du cinéaste.

 

Pour Jeanne Leblanc, plusieurs projets sont également à venir, dont son long métrage Les Nôtres qui sortira cet hiver, ainsi que le développement d’une mini-série.

 

Les Nôtres, Jeanne Leblanc. Illustration: Michel Ouellette / Ottoblix

Concernant la relève, elle a également de nombreux projets à offrir au fil des années à venir, et ce, de façon inépuisable. Du moins, c’est ce que me permettent d’affirmer les cinéastes ayant généreusement accepté de me rencontrer pour aborder le sujet, merci à eux. Louis Bélanger, Éric Falardeau, Jeanne Leblanc et Émile Gaudreault, malgré des parcours différents, malgré des intérêts et des œuvres qui divergent dans différentes branches, malgré des moments de gloire et de difficultés personnels à chacun, se rejoignent au moins sur une idéologie commune, bien que pour différentes raisons : la relève est présente et le demeurera, tout comme le besoin de se raconter. Ainsi, une conscientisation gagne à se concrétiser, à se propager, pour les deux côtés de la médaille. Si la relève est présente et déterminée, elle doit, et devra continuer à faire face à de fâcheux obstacles, à s’adapter, mais aussi à briser des mentalités pouvant limiter des esprits créatifs, tout comme le médium cinématographique. S’il est également bien vivant, il gagne cependant à s’adapter et à évoluer au rythme du monde qui se transforme. Au final, quatre personnalités admirables, généreuses et engagées m’ont donc, au fur et à mesure de la conception de cet article, permis de nourrir un espoir pour la relève et le cinéma, mais aussi de mieux comprendre ces réalités. Suis-je rassuré par rapport à l’avenir du cinéma ? Quand même. Le suis-je aussi par rapport à tout ce que la relève devra affronter ? Pas tout à fait, mais persistance il y aura. 

L’entretien avec Jeanne Leblanc a été réalisé le 22 novembre 2019.
L’entretien avec Émile Gaudreault a été réalisé le 22 octobre 2019.

Photo de couverture du Cinéma Beaubien: Loucas Patry

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