L’autre rive de Gaëlle Graton : Vers une resignification du communautaire

La 26e édition du Festival Regard est enfin lancée et la programmation compte le premier court métrage de Gaëlle Graton. Distribué par Welcome Aboard et mettant en vedette Judith Baribeau et Rosalie Fortier, L’autre rive y sera présenté dans la compétition parallèle Tourner À Tout Prix. Ce programme fait rayonner les œuvres produites sans l’aide financière des institutions. Le 9 mars dernier, Gaëlle Graton et Judith Baribeau m’ont accordé quelques précieuses heures pour discuter de la toute récente œuvre qui mérite d’être vue.

Mélanie Langlois : Judith, selon ta méthode de travail habituelle comme comédienne, comment t’y es-tu prise pour jouer un personnage complexe et cryptique comme la protagoniste, Geneviève ?

Judith Baribeau : Je l’aborde de l’intérieur, par ma sensibilité personnelle. Je pars vraiment de moi. Le scénario de L’autre rive était très porteur en lui-même, donc je me suis laissée aller là-dedans. En plus, le lieu était tellement puissant, qu’il forçait beaucoup le respect et l’humilité. J’ai essayé de m’y glisser et de laisser monter le personnage. Il faut se laisser imprégner. Avec l’accompagnement de Gaëlle, on a tracé notre chemin. Aussi, Rosalie m’a beaucoup touchée et émue. Travailler avec elle était facile. Elle a une étincelle, une énergie qui est bouleversante et elle était facile à aimer, même si on ne se connaissait pas au départ.

Gaëlle Graton : Oui, c’est beau de constater qu’on ne se connaissait pas toutes les trois et qu’on est rapidement parvenues à construire un lien fort qui perdure encore aujourd’hui! Je dirais qu’en préparation, on s’est aussi créé une playlist pour le personnage et échangé plusieurs suggestions de films. Le personnage de Rosalie avait également une playlist et, de temps en temps, je la voyais supprimer des tounes dans Spotify pour les remplacer avec d’autres qui correspondaient mieux à sa vision du personnage. Ça a été collaboratif comme ça tout le long. Il nous fallait trouver des moyens externes — ne relevant pas du lieu, très prenant émotivement — pour se mettre dans l’ambiance. Quand on a construit le personnage en Zoom ou en salle de répétition, je cherchais des angles pour « découper » les intentions très précisément pour guider Judith au mieux dans sa proposition pour incarner Geneviève. En amont du tournage, et à partir du scénario, trois dimensions du personnage nous sont apparues comme étant très claires. Le public devait parfois percevoir Geneviève comme une femme épuisée; parfois comme une espèce de police-gestionnaire dans certains aspects de son travail; parfois presque comme une mère pour Camille. Sur le plateau, pendant une scène, on ne débordait jamais dans des conversations infinies parce qu’on se questionnait sur la dimension prioritaire du personnage à ce moment-là précis dans la diégèse, et on jouait avec elle pour fignoler l’interprétation. C’est vraiment ça, la base du travail qui nous a permis de créer le personnage complexe que l’on s’imaginait, mais qui en même temps n’est pas une lourde composition. C’était un défi, mais on se campait dans des intentions claires. C’était vraiment comme naviguer entre trois dimensions. Et Judith, tout comme Rosalie, a donné une performance extraordinaire à mon sens… Je suis très fière d’elles et reconnaissante pour notre collaboration.

ML : Ton interprétation, Judith, est particulièrement méticuleuse et ton visage est très éloquent. Que retiens-tu d’une expérience d’interprétation si fine et de ce personnage complexe?

JB : Je joue vraiment parce que j’aime sentir des réalités que je ne connais pas. C’est un privilège en fait ! La chose à laquelle l’humain aspire le plus, c’est la connexion. Les humains ont besoin de ces rapprochements-là, c’est ça qui nous lie. Dans L’autre rive, Geneviève se laisse toucher par Camille, cette jeune fille qu’elle revoit au refuge. C’est ça qui est émouvant… Et ce film a justement le pouvoir de créer de nouvelles connexions et de lancer de nouvelles conversations.

ML : Est-ce que c’était un choix narratif de tourner dans un vrai refuge au lieu de tourner en studio? Il y a visiblement une grande importance accordée au lieu de tournage et à l’espace.

GG : Oui, c’était le tout premier choix et le seul valable à mon avis. En 2018, le dernier dénombrement des personnes en situation d’itinérance au Québec énonçait que 3149 personnes en situation d’itinérance visible se trouvaient sur l’île de Montréal, le soir et la nuit du 24 avril de cette même année. Des 3149 personnes, 678 ont été estimées comme ayant passé la nuit dans des lieux extérieurs, soit 22 % du total. C’est majeur ! Les refuges débordent bien que certains font le choix de ne pas s’y loger pour des raisons différentes. Ces statistiques-là m’avaient marquée et le rapport gouvernemental m’avait fait réaliser à quel point personne n’est à l’abri d’une vie dans la rue. À l’automne 2020, aux abords du campement Notre-Dame, j’ai rencontré une jeune femme de mon âge. On a longuement discuté et elle m’a vraiment beaucoup touchée. On a jasé de nos rêves respectifs et j’ai appris que le sien, c’était de voir le pont Jacques-Cartier illuminé le soir… Rêve qu’elle ne pouvait jamais réaliser, car elle devait faire son check-in au refuge tous les après-midis. Deux semaines plus tard, un homme croisé au campement m’a amenée à cette fameuse aréna-là, convertie en refuge d’urgence. En y entrant, tout s’est mis en place dans ma tête. Il y avait soudainement un film, une histoire à dépoussiérer ou à construire. Tout ça s’est fait et s’est pu grâce au refuge CARE Montréal. Ensuite, l’important, c’était de ne poser préjudice à aucun moment. Comme productrice, je voulais que ça soit très clair pour toute l’équipe : il fallait qu’on s’intègre dans le lieu, qu’on le protège et qu’un respect règne en tout temps. Si on arrive à conscientiser la population sur, oui les besoins, mais surtout sur l’humanité des gens en situation d’itinérance, on pousse la conversation encore plus loin.

ML : Il y a aussi eu un travail en amont sur les réseaux sociaux, est-ce que c’était dans une volonté de faire réverbérer le message de ton film ? Comment t’ont-ils aidée ?

GG : Je crois que je perçois les réseaux sociaux d’un film comme un outil connexe de promotion et de visibilité depuis un petit moment. Après, pour ce film, ça avait surtout une résonance collective et « grassroot » pour moi. Et le film en lui-même s’est fait de manière très communautaire ! Sans cette aide de la communauté de pairs, d’amis tout comme de bien des inconnus qui ont choisi de supporter la création du film à travers le sociofinancement, il n’aurait juste pas existé. Être présents en ligne donne aussi aux contributeurs des nouvelles sur l’avancée et le parcours du projet en lequel ils ont cru. Je crois aussi qu’il est essentiel de s’inscrire dans la médiatisation de l’enjeu afin de gagner l’attention, ne serait-ce qu’un décideur. Vous me direz que je suis naïve, mais j’y crois ! Bref, tout cela est complémentaire… L’usage des médias sociaux c’est surtout pour rallier les gens à un enjeu qui me tient à cœur et qui a aussi touché mes collègues. Plusieurs membres de l’équipe m’ont partagé des anecdotes de tournage qui seront tranquillement dévoilées sur les réseaux sociaux et… c’est vraiment beau de lire à quel point leurs souvenirs sont vifs, marquants et émouvants encore aujourd’hui même si on a tourné il y a un an !

ML : Comment as-tu négocié ton discours visiblement social et politique dans l’élaboration de ton scénario ? Et comment envisages-tu sa réception ?

GG : Le but, pour moi, c’est d’abord de converser. Ce n’est pas une question de bon ou mauvais accueil, mais d’ouvrir une brèche, aussi petite soit-elle, et d’y entrer avec humilité et l’intention de discuter. Je commence tout juste dans le métier, mais je pense qu’écrire et réaliser du drame social vient avec une responsabilité pas seulement envers les enjeux adressés, mais aussi envers son propre accueil de la diversité des opinions et du degré d’écoute différent des publics, de chacun. Pour moi, L’autre rive appelle à l’écoute et à la discussion quant au vivre-ensemble en collectivité. Après, j’espère que les gens seront touchés par l’espoir que j’ai essayé d’injecter dans le film.

ML : On constate dans tes nombreux messages de remerciements et publications en ligne à quel point tu es reconnaissante de ton équipe…

GG : Oui, je le suis vraiment. L’équipe a tout donné ! C’est grâce à chacun d’eux si on est parvenus à faire un film, un point, c’est tout. Le tournage en mars 2021 n’a pas été facile. On était régi par un couvre-feu, le port du masque évidemment, mais surtout par le système des zones Covid, le 15 minutes maximum à moins d’un mètre pour les acteurs… La mise en scène et le jeu ont survécu, mais pas sans complications. Mais c’est vrai que sur ce plateau-là, je tenais absolument au traitement égalitaire pour tout le monde. D’ailleurs, en parlant d’égalité, 63 % de l’équipe était des femmes. Enfin, une majorité ! [rires] Et l’équipe caméra était 100 % féminine 4 jours sur 5 ! C’était rafraîchissant et badass à voir ! Pour moi, L’autre rive, c’est vraiment un projet de cœur et j’ose croire que ça correspond à l’esprit du film : il n’y a jamais un rapport de force qui s’installe vraiment entre les deux protagonistes. Elles veillent l’une sur l’autre, et d’une certaine manière, c’était la même chose au refuge pendant le tournage.

ML : En terminant, ton film est une fiction, mais il y a indéniablement une part « documentaire », n’est-ce pas ?

GG : Oui, bien sûr ! En conceptualisant le film, je savais que je voulais oser faire une fiction, mais que j’allais sans doute m’approcher du documentaire. Je tenais vraiment à ce que le film regroupe des récits que je peux raconter, qu’une consœur dans la rue ou qu’une intervenante au refuge puisse raconter. Ça devait aussi me laisser une liberté comme réalisatrice. Selon mes petites recherches, l’itinérance est un enjeu très peu traité en fiction et je pense humblement que c’est parce que c’est difficile de le faire. C’est vraiment un terrain glissant… À traiter, c’est infiniment complexe comme l’est n’importe quel enjeu social. Tout repose sur l’angle d’approche. Si on veut se mouiller, il faut définitivement bien se documenter.

Bande-annonce originale :

Durée : 17 minutes
Crédit photos : Guillaume Boucher

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