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L’amant double : fenêtre sur faux-semblants.

L’amant double : fenêtre sur faux-semblants. 2.5
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Note de l'auteur
Ici, le symbole idéalisé féminin s’estompe peu à peu au profit d’une récurrente addiction au porno chic afin d’émoustiller la bourgeoise qui peine à jouir. À l’évidence, le metteur en scène nous ressort au passage ses vieux fantasmes priapiques sur la représentation du sexe qui, à l’époque, pouvaient interpeller, mais qui dorénavant apparaissent éculés. Ces scènes érotiques distanciées par le cadrage font alors contraste avec la cérébralité d’un personnage pris dans un étau et déconnecté de son propre corps, comme de la société. 
NOTE DU LECTEUR

Pour son 17ème long métrage, L’amant double,  François Ozon réalise un thriller érotique dont l’audace formelle surprend au mépris d’un contenu insipide et sans relief. Adapté d’un polar de Joyce Carol Oates, après Swimming-pool et Les amants criminels, cette nouvelle incursion dans un film de genre s’avère bien décevante.

De nature malingre et instable, Chloé (troublante Marine Vacth) souffre de douleurs abdominales récurrentes. Persuadé que la réponse est dans sa tête, son médecin lui recommande un psychothérapeute, Paul (intrigant Jérémie Renier) qui très rapidement la met en confiance et la soulage de ses maux. Le thérapeute et sa patiente tombent amoureux l’un de l’autre et décident de se mettre en ménage quelques mois plus tard. C’est ainsi, dans l’apprentissage quotidien de la vie de couple, que Chloé va de manière fortuite découvrir l’existence de Louis, le frère jumeau de son conjoint, jusque-là tapi dans l’ombre.

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Ozon ne s’attarde pas sur le passé de Chloé, qu’il aura un malin plaisir à déconstruire tout au long du film. Très rapidement, il orchestre sa rencontre avec Paul au moyen d’ellipses et d’un montage en surimpression de leurs visages, instaurant ainsi entre eux un climat de confiance. Cette plongée immédiate dans la psyché absconse du jeune couple lui permet d’échafauder un jeu de faux-semblants où le réel côtoie une fantasmagorie débridée au moyen de miroirs, fragments du décor et de l’âme de ses personnages. Qu’ils soient doubles, ou multiples, ils ne servent qu’à mettre en exergue le sombre reflet des différentes facettes de la personnalité des amoureux éperdus que souligne l’emploi de split-screens. Les références sont nombreuses. De Lynch à De Palma, sans oublier Hitchcock et Polanski, ce thriller érotique semble avoir été conçu pour contenter les nostalgiques des années 80, en ayant recours à une facture visuelle qui se voudrait grisante mais qui devient vite désincarnée, lasse de n’être qu’une pâle copie de maîtres jamais égalés. À trop vouloir jouer dans les méandres du subconscient et de la mémoire Ozon mystifie le spectateur et démultiplie à outrance des twists qui finissent maladroitement et malheureusement par le décontenancer en raison des mises en abîme itératives rappelant le 4ème volet de la saga Scream. C’est dire.

L'amant double : fenêtre sur faux-semblants.
Crédit photo: Mars films

Classique instinct des années 80.

Néanmoins, force est de constater l’aisance avec laquelle le metteur en scène est capable de passer d’un genre à l’autre. Du vaudeville au film d’époque, sans oublier le thriller et le drame intimiste, la notion du double n’a jamais été aussi bien représentée visuellement dans la filmographie du cinéaste, sa versatilité ne servant qu’à décliner, sous des formes diverses et variées, un questionnement identitaire. Dans Une nouvelle amie, il explorait ce thème au travers de la transsexualité du personnage que jouait Romain Duris tandis que dans Frantz il surfait sur une prétendue homosexualité latente. Si dans L’amant double l’étude du double est visuellement réussie, elle pêche surtout par l’inconsistance et la légèreté d’un traitement psychologique convenu et appuyé. Juste après Frantz, un drame intimiste aussi délicat qu’éloquent, son besoin constant de choquer semble ici factice, notamment dans la représentation clinique et soumise du corps de la femme dans un rapport dominé/dominant. À la limite de la misogynie, la femme est perçue comme un objet sexuel ne servant qu’à assouvir le désir masculin sous toutes ses formes (gode ceinture inclus) pour être après jetée comme un vulgaire mouchoir en papier (« Les femmes qui mentent sont généralement frigides »). En outre, les plans médicaux d’un œil en fondu sur le vagin de Chloé et le voyage intérieur d’un orgasme jusqu’au sortir de la bouche font de l’œuvre une étude froide et névrosée de notre société où la stylisation excessive des décors contribue à mettre en lumière les parts d’ombre des personnages et joue sur la confusion du vrai et du faux, faisant ainsi perdre tous ses repères au spectateur. À mesure que l’intrigue s’enfonce dans le maelström émotionnel de Chloé, on note une évolution des œuvres d’art exposées au musée où elle travaille à mi-temps, et qui, de prime abord épurées et lumineuses dans leur esthétique, deviennent rapidement abstraites, glauques et hideuses. Ici, le symbole idéalisé féminin s’estompe peu à peu au profit d’une récurrente addiction au porno chic afin d’émoustiller la bourgeoise qui peine à jouir. À l’évidence, le metteur en scène nous ressort au passage ses vieux fantasmes priapiques sur la représentation du sexe qui, à l’époque, pouvaient interpeller, mais qui dorénavant apparaissent éculés. Ces scènes érotiques distanciées par le cadrage font alors contraste avec la cérébralité d’un personnage pris dans un étau (assis entre deux murs au musée) et déconnecté de son propre corps, comme de la société.  Au sortir de ses rencontres avec le psy, Chloé devra d’ailleurs traverser un pont à de nombreuses reprises pour retrouver la sérénité de son appartement, une métaphore venant souligner la communicabilité entre deux mondes que tout oppose.

Avec L’amant double, le nouveau portrait de femme que le cinéaste affectionne tant s’avère être bien en deçà des attentes nourries par sa prolifique filmographie atypique. Il faut que le spectateur accepte d’être balloté d’un bord à l’autre de son siège, entre réalité clinique et fantasmes assouvis, pour s’immerger sans heurts dans le film. Une fois ce postulat établi, il peut-être agréable pour un cinéphile averti de se plonger dans ce spleen de l’image, entre la sorcière rappelant Rosemary’s baby, les digressions sonores à la De Palma et les escaliers hitchcockiens en colimaçon. Mais il est aussi fort possible que le film laisse pantois par le grand guignolesque de certaines situations malhabiles et grossières qu’Ozon aurait gagné à rendre plus fluides et plus subtiles.

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Alexandre Blasquez

Passionné par les images depuis son plus jeune âge, c’est grâce à ses études en cinéma, de Bordeaux à Montréal, qu’Alexandre a pu parfaire sa culture d’oeuvres anciennes. Toujours la tête dans les nuages, c’est d’abord en musique qu’il voyagera, notamment en Martinique, où il restera 4 ans durant l’adolescence.Une vraie boule d’énergie créative qui aime toucher à tout : du chant à la danse en passant par la décoration de meubles anciens. Éclectique dans l’âme, il affectionne tout particulièrement le cinéma asiatique (Kim Ki-Duk, Park Chan-Wook, Bong Joon-Ho ou encore Hayao Miyazaki), les cinéastes du Dogme (Vinterberg, Von Trier), ou encore le cinéma social de Ken Loach et des frères Dardennes. La rencontre avec le cinéma québécois a aussi été très forte (Robert Lepage, Robert Morin). Établi à Montréal depuis près de 9 ans, c’est dans un grand magasin qu’Alexandre exerce le métier de visuel. Comme il se plaît à dire, les mannequins sont comme des personnages, on les habillent en fonction de chaque histoire.

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