La voix humaine : Humaniser l’artificiel

Espagne, 2020
Note : ★★★★

Le plus récent film de Pedro Almodóvar, tourné à l’été 2020 en pleine pandémie, est une adaptation de La voix humaine de Jean Cocteau. Ce n’est certainement pas la première adaptation de l’oeuvre que le cinéaste espagnol produit. Rappelons qu’un de ses films les plus connus, Femmes au bord de la crise de nerfs, mettant en scène Carmen Maura, et La loi du désir, font explicitement mention de cette pièce. Almodóvar demeure incontestablement un génie du cinéma et La voix humaine offre pendant trente minutes une œuvre riche, impeccablement maîtrisée et qui détonne du style de ses autres films. La voix humaine est celle de la protagoniste, cette voix qui résonne dans l’enceinte du studio et qui donne une profondeur au personnage. Cette longue confession ouvre une porte sur l’intériorité de l’actrice qui se livre corps et âme.

 

Être construit, amour bien réel

Le film raconte la fin d’une histoire d’amour par l’entremise d’une longue conversation téléphonique entre la protagoniste, brillamment interprétée par Tilda Swinton, et son amant José. Accompagné par la sublime musique d’Alberto Iglesias, La voix humaine illustre un processus de deuil fondé sur une dichotomie entre le réel et le construit, qui déteint sur la nature du personnage principal. On vient à questionner l’humanité de ce personnage qui semble fabriqué et coincé dans l’enceinte artificielle de son appartement, puis un bouleversement se produit. Au fil des révélations de ses affects, les émotions semblent humaniser la femme dont les mouvements rigides lui donnent l’apparence d’un automate. Grâce à son jeu incroyable, Tilda Swinton camoufle la torpeur engendrée par la peine amoureuse avec du maquillage, des looks soigneusement choisis, du Chanel No.5 et des médicaments semblables à des smarties. Une apparence d’hédonisme qui masque les maux profonds d’une femme en pleine crise de nerfs, pour ne pas faire référence à l’autre oeuvre du réalisateur. C’est au moment de la scène de l’entretien téléphonique que ce règne des apparences cède aux émotions, au sentiment amoureux qui brise les illusions de bonheur et d’accomplissement.

Illusions qui se retrouvent aussi dans les cadrages magnifiques de la protagoniste et des nombreux jeux avec les miroirs et les reflets. Il y a constamment une construction et une déconstruction des apparences et des vérités. La coquetterie du personnage principal dramatise sa propre existence et participe à la dimension théâtrale de son existence, un peu à la Sarah Bernhardt.

L’espace théâtral et cinématographique comme arène des sentiments

La direction artistique est magnifique, comme dans les autres films d’Almodóvar, et les décors servent particulièrement bien cette coexistence entre le réel et l’imaginaire, car ceux-ci sont artificiels aux yeux du spectateur, mais réels aux yeux de la protagoniste. Le spectateur ne peut s’immiscer dans la diégèse, à savoir dans le monde de cette femme, car le film ne le lui permet pas. L’appartement à l’apparence labyrinthique et visiblement construit de toute pièce au milieu de ce studio de cinéma, garde la protagoniste coincée dans cette maison de poupée où le grand imagier connait déjà ses mouvements et où il donne accès aux morceaux du décor et aux endroits dont elle aura besoin. Les superbes mouvements de la caméra encerclent l’actrice et participent par le fait-même à l’isolement du personnage. Les longs plans surplombant l’appartement rappellent que la vie de cette femme est prédestinée et qu’elle est coincée dans ce dispositif cinématographique. Elle est la seule à ne pas le savoir. L’appartement fabriqué amène à penser que l’espace est en fait les ultimes vestiges de la relation qu’elle entretenait avec José. Elle demeurera prisonnière de ce décor tant et aussi longtemps qu’elle ne s’affranchira pas de sa relation tumultueuse avec José et cette libération passe par la voix. Le réalisateur construit une tension dramatique palpable qui permet de s’éprendre de la même nostalgie et tristesse que celles du personnage.

Une réflexion sur le deuil amoureux et sur le cinéma

La répétition du reflet de la femme dans le miroir rappelle une métafiction, le cinéma qui réfléchit sur lui-même. Le personnage joué par l’actrice anglaise (une première pour Almodóvar) incarne non seulement le désespoir, le désenchantement, mais aussi sert de véhicule de pensée en incarnant le cinéma lui-même. Le court métrage est une véritable mise en abyme. Le film demeure une adaptation, soit la réalisation de l’imaginaire de Jean Cocteau. L’écart entre la réalité du personnage et celle du spectateur donne une théâtralité au film et le sépare en deux dimensions, filmique et diégétique. La protagoniste déambule autour de l’appartement et dans le studio dans lequel elle se trouve et rappelle que cet univers et l’histoire sont construits. Les nombreuses références aux intertextes réfléchissent eux aussi sur l’histoire, comme c’est le cas des peintures de Vénus et Cupidon d’Artemisia Gentileschi qui montre la déesse de l’amour et de la féminité étendue sur le lit, de la même manière que la protagoniste le fait et rappelle cette dramatisation et théâtralisation de sa propre vie. Sans oublier les nombreuses œuvres littéraires et filmiques, de Kill Bill de Tarantino, à Breakfast at Tiffany’s de Truman Capote en passant par Tender Is the Night de F. Scott Fitzgerald, dont la diégèse se situe entre la frontière de la réalité et de l’imaginaire.

Comme le très beau générique du film le rappelle subtilement, la hache et les outils qui y sont représentés amènent à penser que cet appartement n’est qu’une illusion construite de toute pièce et qu’à l’instar de la relation de cette femme et son amant, le monde dans lequel elle gravite ne tient que par des clous et des vis, et qu’il peut s’effondrer à coups de hache. La voix humaine est une œuvre qui se démarque par sa qualité cinématographique et par le discours qui l’accompagne. Celui de soutenir l’existence du cinéma, de son avenir dont la fragilité est exacerbée en ces temps de crise. Il faut visionner ce film, ne serait-ce que pour son message d’espoir et la beauté qui en émane.

 

Bande annonce officielle en anglais :

Durée : 30 min

Crédit photos : Sony Pictures Classics

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