La vie d’Adèle : Passage bleuté et tonitruant

France, Belgique, Espagne, 2013
Note : ★★★★ ½

Lorsqu’il est question du genre coming of age, il est impossible de ne pas voir l’image de la chevelure bleue d’une jeune peintre, couleur que s’approprie sa comparse lorsqu’elle se laisse flotter dans l’eau, les cheveux bleuâtres le temps d’une tentative de paisibilité au milieu du chaos. Il s’agit bien sûr du chef-d’œuvre La vie d’Adèle, cinquième long métrage du cinéaste tunisien Abdellatif Kechiche. Le film est détenteur de la Palme d’or du Festival de Cannes en 2013, récompense qui fut attribuée à Kechiche mais également à ses deux actrices principales, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, les deux formidables interprètes des personnages d’Adèle et d’Emma.

Le film, adapté du roman graphique Le bleu est une couleur chaude (Julie Maroh, 2010), représente le coming of age à même son titre affublé du sous-titre Chapitres 1 & 2. Dans le premier chapitre, Adèle explore qui elle est et ce qui l’attire. Elle fait la rencontre d’Emma, pour qui elle éprouve un désir instantané et fulgurant. Les deux jeunes femmes, provenant de milieux sociaux différents, entament une histoire d’amour. Dans le second chapitre, Adèle est devenue adulte et enseigne à des enfants en maternelle. Elle est en couple avec Emma, mais les choses se compliquent. Leurs univers respectifs se heurtent, et la vie adulte se révèle à Adèle comme une période qui, même si bien différente de l’adolescence, peut revêtir à tout moment le visage de l’égarement et de l’incertitude.

Cette dimension orchestrée par les chapitres est on ne peut plus intéressante, d’autant qu’elle n’est pas explicitement formulée à l’intérieur du film. Elle se présente d’elle-même, naturellement, comme une étape intérieure qui ne porte pas de nom, se manifestant d’elle-même à l’être humain comme le chapitre à l’écrivain.e lors de son processus d’écriture. La première partie est synonyme de confrontation, de passion et de désir, semblable à ces pulsions qui désarçonnent, ces changements qui teintent le chemin emprunté jusqu’ici de cette incertitude que l’on sait nécessaire malgré ses allures terrifiantes. La deuxième est à la fois plus stable, traduisant la maturité, la vie établie, mais aussi plus dévastatrice, car ces acquis peuvent s’envoler – et s’envolent lorsque la relation entre Adèle et Emma part en éclats. La bonne nouvelle, c’est qu’en réalité, sous l’épaisse couche de souffrance engendrée par la rupture, il est indéniable que ces acquis se trouvent encore là quelque part, prêts à ressurgir sous une forme nouvelle lorsque l’intensité de la rencontre qui change tout se présentera à nouveau.

La multiplicité des très gros plans qui cadrent Adèle, peu importe l’activité à laquelle elle s’adonne, accentue la passion avec laquelle elle dévore les possibles, et confère à son odyssée personnelle une puissance tout à fait inoubliable. Elle dévore la littérature, la nourriture, les soubresauts du désir, les frémissements de l’amour. Elle anime chaque interaction à laquelle elle participe d’une fougue, d’une implication prenante, et il est tout aussi intense de l’observer manger un sandwich, de voir ses yeux frémir de l’agitation intérieure que provoque le sujet de l’interaction à laquelle elle participe que de la voir vivre des moments intimes avec Emma, et saliver de bonheur lors de ces instants d’amour et de plaisir charnel.

La première partie du film présente une scène cathartique sur le plan du cheminement identitaire d’Adèle; il s’agit de ce moment violent où le parcours, le coming of age d’Adèle se heurte aux jugements des gens de son lycée, qui s’interrogent férocement et grossièrement sur l’éventualité qu’Adèle fréquente Emma en faisant preuve d’homophobie. Elle se fait attaquer verbalement par les manières les plus intrusives et agressives qui soient. Impossible de ne pas se sentir dénudée, de ne pas ressentir le malaise viscéral de ces adolescent.es, qui se battent contre eux-mêmes, projettent sur un personnage qui est en voie de s’émanciper vers l’inconnu, d’évoluer, de plonger dans la « vraie vie ».

La seconde partie de la fiction d’apprentissage apporte avec elle le réconfort de faire table rase de ces situations horrifiantes. La scène du souper qu’Adèle organise pour célébrer Emma démontre que nous sommes dans un ailleurs total, et cette rencontre entre Adèle et le milieu artistique dont Emma fait partie est sans aucun doute l’une des grandes scènes du film. Les questionnements sont bien différents, et marquent toute la nuance résultant de la transition du premier au deuxième chapitre. Adèle ne se sent pas tout à fait à sa place, même si le spectateur ou la spectatrice a pu observer, depuis le début de l’œuvre, une jeune femme fascinée par l’intensité des arts et des artistes. L’image est tout de même saisissante : cette jeune femme décrite plus haut, celle qui dévore les bouquins, les idées, les échanges, le plaisir de la nourriture et celui du sexe, ne se sent pas à sa place au milieu de ces individus qui conversent précisément sur ces sujets. Ce moment est puissant pour la représentation de l’évolution d’Adèle, et pour le constat que ce qui nous définit ne garantit pas le bonheur. Les sentiments se mutent au fil du temps, et la vie de couple présente des obstacles qui ont pu sembler inenvisageables auparavant.

En somme, La vie d’Adèle est l’une des grandes œuvres cinématographiques de la décennie 2010. Ce film immense est une célébration de l’intensité de la vie, de l’art, des passions et du ressenti en général, et vaut le détour pour l’ensemble de ce qu’il soulève sur la construction identitaire et la nécessité des apprentissages engendrés par le passage tonitruant de l’adolescence à l’âge adulte.

 

Bande annonce :

Durée : 2h59

Crédit photos : Métropole Films Distribution

 

On en a parlé à plusieurs reprises, dont ici.

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