La petite fille qui aimait trop les allumettes : Quand la porte de la cage s’ouvre

Québec, 2017
Note : ★★★★

Ce n’est pas par hasard que Simon Lavoie s’est vu confier la réalisation du film tiré du roman de Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes. Le réputé inadaptable roman de Soucy est en effet une histoire de révolte, un thème incontournable dans l’œuvre de Lavoie (Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, en duo avec Mathieu Denis). Le réalisateur a de plus déjà adapté un texte célèbre de la littérature québécoise en 2012,  Le Torrent d’Anne Hébert, une nouvelle partageant les mêmes thèmes d’oppression parentale, d’obscurantisme et d’isolement dans un Québec rural d’un autre temps.

La petite fille qui aimait trop les allumettes raconte l’histoire d’une jeune fille à la féminité niée, cachée, prisonnière de la folie d’un père alcoolique, aliéné par ses croyances religieuses intégristes, qui l’enferme, elle et son frère, dans un domaine à l’écart de toute civilisation, dans un obscurantisme et une totale ignorance du monde. Lorsqu’un jour les deux adolescents trouveront leur paternel nu et sans vie au bout d’une corde, le domaine familial deviendra l’arène où s’opposeront leurs valeurs émergentes. Celles, conservatrices, du frère qui prêche pour l’immobilisme et le maintien du mode de vie passéiste imposé jusque là. Et celles, progressistes, de la jeune fille qui voit dans la mort du père dominateur l’occasion d’une émancipation, d’une découverte du monde extérieur ainsi que de sa propre identité.

À la qualité de la langue de Soucy, Lavoie a substitué un langage cinématographique également très riche, transformant la poésie littéraire de l’auteur en une poésie visuelle non moins remarquable. Les images du directeur photo Nicolas Canniccioni sont habilement composées, de façon très subjective et de manière à les charger autant de significations que d’émotions. Il recourt, pour ce faire, à un noir et blanc macabre et sordide évoquant la décrépitude et la mort qui règnent sur cette famille, cette histoire, cette société. L’effet est produit également par la caméra subjective de Lavoie, mobile tel un fantôme, caractéristique du cinéma d’horreur. Elle accompagne la respiration angoissée du personnage féminin, passant des plans larges, rares moments où la caméra nous libère temporairement de l’oppression, aux plans serrés, écrasants, où la pression de la proximité des mâles dominateurs se fait violemment ressentir. Ces plans sont accentués par des effets de style étranges, comme l’utilisation de grands angles déformants qui ajoutent à la monstruosité des personnages.

Tant la forme est envoûtante qu’elle peut faire oublier le fond qui échappe d’abord à la compréhension. Sous la poésie lugubre des images se camoufle pourtant un propos éminemment pertinent, riche en niveaux de lecture. La petite qui aimait trop les allumettes est d’abord et avant tout un film sur l’ignorance et sur les façons d’y réagir : le repli sur soi et l’immobilisme quand on y trouve son compte ou le désir de s’en émanciper quand elle nous opprime.

Le frère incarne la première option. Une ignorance bête et fermée. Suggérant davantage l’animalité que l’humanité, le comédien qui l’incarne, Antoine L’Écuyer, est très juste, se déplaçant, grognant et copulant comme un animal. Il apparaît dangereux et imprévisible tout en dégageant une certaine innocence. À la mort du père, il se proclame maître du domaine et endosse les habits et la folie de son géniteur. Il prône le statu quo puisqu’il le sert. Alors qu’il accède au statut de mâle dominant, il n’a pas intérêt à changer l’ordre des choses. C’est lorsqu’on y est inconfortable que l’on veut en sortir.

Le personnage féminin, interprété avec force et courage par la jeune Marine Johnson, incarne, tout au contraire, ce désir de changement et d’émancipation face à l’oppression. C’est d’ailleurs ici, avec cette idée d’émancipation, que la poésie visuelle du cinéaste qui ne nous prenait d’abord qu’aux tripes, vient aussi nous saisir par le cœur. La soif de liberté, de découverte et de jouissance de la jeune fille humanise ce sombre récit. Lorsqu’elle jouit du frottement de son sexe sur le cheval en mouvement, sur fond de mélodie angélique, ou lorsqu’elle est emportée sur la moto du garçon qui lui apparaît comme un prince charmant, Lavoie crée de courts moments de douceur comme un répit à l’oppression. Ils surviennent dans le mouvement et dans la sensualité et non pas dans la stagnation et le déni puriste.

Les premières images du film rappellent un tableau du Moyen-Âge, jusqu’à ce qu’une motocyclette apparaisse dans le décor et vienne brouiller cette perception initiale. Il y a en fait une volonté délibérée de maintenir une intemporalité, accentuée par le choix esthétique du noir et blanc. Le réalisateur ne situe pas son film de façon précise dans le temps comme pour suggérer que ce récit du passé pourrait en être un d’aujourd’hui. On aurait tort de croire que le propos relève d’une époque révolue. Sous le couvert d’un conte gothique dans un Québec rural d’antan, Lavoie nous convie à une réflexion très actuelle sur le refus de l’oppression et la libération de la conscience.

 

Bande annonce originale :

Durée : 111 minutes

Crédit photos : Funfilm Distribution

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