La nuit des rois : Droit de parole au bûcher

France, Côte d’Ivoire, Québec, Sénégal
Note : ★★★ 1/2

Un jeune criminel se retrouve dans une prison d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Cette dernière se voit dirigée par un des prisonniers, lui-même en fin de vie. Selon une tradition du pénitencier, lors de la nuit de la lune rouge, un nouveau venu doit raconter des histoires toute la nuit. Ainsi, devenu le Roman, ce jeune délinquant devra, pour survivre, passer à travers cette nuit et tenir les prisonniers en haleine par ses histoires.

Philippe Lacôte, réalisateur franco-ivoirien, notamment connu pour ses films documentaires, mais particulièrement pour Run (2014) présenté à Cannes dans la catégorie Un Certain Regard, instaure ici un récit mélangeant propos sociaux et tradition de l’oralité. Il nous fait accéder à l’univers du film de la même manière que ce personnage arrivant à la prison : privé de repères, littéralement envoyé dans la fosse aux lions où rien ne peut nous préparer à ce qui va suivre. Il poursuit ce déploiement tout le premier tiers du film, instaurant à la fois les règles à l’intérieur de ces murs et les enjeux liés à sa présence au sein de cette communauté éphémère. 

L’acteur Bakary Koné incarne avec justesse pour son premier rôle tout le poids d’un pays en crise, tenant sur ses épaules frêles, un destin qui lui échappe complètement. Le reste de la distribution n’est pas à plaindre, avec entre autres Steve Tientcheu, qu’on a pu voir en Les misérables en 2019, ici incarnant Barbe Noire, grand chef de la prison traînant avec lui, comme le boulet symbolique du prisonnier, sa bobine d’oxygène qui le maintient en vie. Il faut souligner la présence presque absurde de Denis Lavant, seul blanc de la prison, complètement ovni avec sa démarche timide et sa poule perchée sur l’épaule.

En addition, en termes de présence à l’écran, ce qui marque les esprits avec La Nuit des rois vient moins de la performance des acteurs principaux, mais bien la maîtrise, voire la main de fer, avec laquelle le réalisateur se sert des figurants et des seconds rôles. Chaque plan regorge d’humains, noyant l’écran constamment de ces corps en sueur, muant un sur l’autre, comme en symbiose chaotique, isolant davantage Koné. Le réalisateur se sert de la puissance cinématographique de la foule, de la masse, pour créer cet embrassement, cette flamme humanitaire qui peut dégénérer à tout moment si cette dernière n’est pas contenue. C’est cette masse en mouvement qui asphyxie le récit, donnant ce sentiment d’écrasement, d’isolement entre ces murs. Le cœur du film est dans ces moments où le Roman doit monter sur ce piédestal de carton, comme un condamné à mort sur son échafaud pour s’adresser à la fosse. Lorsque ces moments nous sont montrés, le film se transforme soudainement en scène de théâtre. Car oui, aussi foncièrement politique le film peut-il paraître, par ces séquences illustrant le climat de crime et de pauvreté dans lequel les prisonniers ont dû baigner pour finir dans ces lieux, le réalisateur n’hésite pas à combiner le langage et la physicalité théâtrale, voire de la danse contemporaine. Les prisonniers s’animent comme possédés par la voix du Roman recréant, comme poussée par un élan divin, les histoires du conteur par leur corps entrelacés. Ils se transforment en êtres de la nuit. La caméra semble s’adapter à leur mouvance imprévisible, essayant de capter leur proximité, leur corps souvent peu vêtu, leur voix chantante. 

Par ailleurs, c’est cette même voix qui nourrit et donne force au récit. Elle guide le personnage à travers cette nuit d’épreuves, elle donne de la chair et des images aux récits qu’il raconte. Nous sentons le réel héritage que le cinéaste souhaite maintenir en vie, celui du partage oral. Nous sentons une certaine nostalgie à un traditionalisme d’antan, lorsque les humains étaient plus solidaires, plus unis à l’époque où l’oralité était la seule façon de communiquer. Le destin de Roman est littéralement joué par sa capacité à être un orateur de talent. Ainsi, l’âme du film se veut peut-être ici le désir de retrouver la nécessité de la proximité par les contes et les légendes. En ce sens, le dialogue se veut à la fois le cœur de la structure narrative du film tout en étant malheureusement également sa faiblesse. Car malgré la puissance et l’idéologie derrière les interactions, le réalisateur tombe fréquemment dans la facilité littéraire. Le film est cloisonné par des dialogues manquant de nuances et de réalisme, ce qui résulte en des personnages qui peinent à vivre outre que dans cet univers précis. Encore là, cela va de pair avec ce ton théâtral qui se déploie durant toute l’œuvre, pouvant perdre une partie du public en cours de route. 

Quoi qu’il en soit, nous avons ici à faire à une œuvre qui a le mérite d’explorer une variété de thématiques, d’idées de mise en scène et de direction d’acteurs sans jamais nous perdre dans sa proposition singulière. Cette dernière peut permettre une ouverture pour certains, un voyage dans un type de cinéphilie peu exploité dans la sphère commerciale québécoise. Soulignons en terminant, étant une coproduction France-Québec, la présence au générique de talents bien d’ici : Tobie Marier Robitaille (Les Nôtres) qui signe la somptueuse direction photo ainsi que Aube Foglia (, La Petite fille qui aimait trop les allumettes, Les Nôtres) au montage.

 

Bande annonce originale :

Durée : 1h33

Crédit photos : Axia Films

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