La femme de mon frère : être l’héroÏne de sa vie

Québec, 2019.
Note: ★★★ 1/2

Tout juste revenue de Cannes avec en poche le prix coup de cœur du jury Un certain regard pour son film La femme de mon frère, Monia Chokri peut s’enorgueillir d’avoir livré une première œuvre effrontée qui bouscule gentiment le spectateur dans sa captation lumineuse de personnages à la grise mine souvent forts attachants.

C’est devant la salle comble du théâtre Outremont de Montréal que Monia Chokri est venue jeudi dernier présenter son premier film. La fébrilité qui l’animait était palpable lors de son discours de remerciements empreint de sincérité à l’égard de sa famille et d’un de ses amis disparu. Le public québécois a ainsi pu faire la connaissance de Sophia (corrosive Anne-Elisabeth Bossé) et de Karim (solide Patrick Hivon), une fratrie fusionnelle dont la chimie opère non sans flammèches. Ça se taquine, ça se chamaille mais ça ne peut pas se passer l’un de l’autre. Complices jusque dans le mensonge, il n’en existe aucun d’assez gros pour empêcher le jeune homme de sauver sa sœur des situations les plus embarrassantes. Inséparables, ils vivent ensemble, arrivent aux soirées ensemble et partagent même jusqu’à l’intimité de la salle de bain à la manière d’un couple. Constamment l’un sur l’autre, les deux acolytes vont néanmoins essuyer quelques déconvenues lorsque Karim va s’éprendre d’Éloïse (stoïque Evelyne Brochu), la gynécologue de sa sœur.

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À l’émission Champ libre de la station de radio CISM, Monia Chokri racontait dernièrement en entrevue téléphonique l’importance d’écrire sur ce que l’on connaît. Pour son premier film, elle s’est donc inspirée de la relation avec son frère pour construire une œuvre à son image : ambitieuse, passionnée, drôle et infiniment féministe. Profondément ancrée dans la réalité, la cinéaste dénonce au moyen d’images de télévision les diktats de la mode auxquels les femmes doivent prétendument répondre (reflets dans les lunettes à travers lesquelles l’œil avale et consomme lesdites images). A contrario, Sophia ne se soucie guère de son apparence et encore moins de ce qu’elle mange. À travers elle, on découvre un personnage fort en gueule dont les mots sortent de sa bouche au fur et à mesure qu’elle les pense. Sophia parle sans ambages, un trait de caractère, attribué d’ordinaire à un certain âge, qu’elle adopte ici en toute circonstance, avec un naturel assez plaisant. Jamais dans la séduction, elle est aux antipodes de l’image d’Epinal que les hommes peuvent avoir des femmes. Elle ne souhaite pas spécialement être mère et ne conçoit pas que donner la vie puisse être le plus beau jour de la sienne. Et pourquoi pas?

En effet, la réalisatrice questionne dans son métrage la légitimité d’une société machiste s’octroyant le droit de décider du sort des femmes. Elles doivent lutter activement pour se réapproprier leur propre corps, comme en témoigne actuellement l’absurdité du débat sur le droit à l’avortement aux Etats-Unis, où la peine encourue pour le pratiquer sera bientôt plus sévère que celle pour avoir violé au rythme où vont les choses. N’en déplaise à certains producteurs frileux ne jurant que par un processus d’identification à l’homme blanc trentenaire, de plus en plus de personnages d’ordinaire en marge sont amenés à voir le jour qu’ils soient féminins, trans, noirs ou gais. Sophia fait partie de ceux auxquels on s’attache rapidement car il se cache, derrière son besoin d’attention, une grande insécurité qui lui fait bien souvent perdre pied. Il faut dire qu’à chaque visite chez leurs parents, Karim est l’enfant prodigue de la famille en permanence complimenté et valorisé tandis que Sophia est critiquée par leur mère, se faisant sans cesse rappeler ses choix de vie inconséquents comme ses échecs. Il est vrai qu’avec un doctorat sous le coude, la jeune diplômée habite chez son frère où elle vivote, offrant à l’occasion des tours guidés pour migrants dans une galerie d’art de fortune qui propose des peintures abstraites contemporaines au goût plus que discutable.

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À l’instar de Frances Ha (2013) dans le film éponyme de Noah Baumbach ou d’Hannah dans la série Girls, Anne-Elisabeth Bossé apporte à son rôle une forme de « je m’en foutisme » et de laisser-aller propice au rire et à la réflexion, comme l’ont déjà joué Greta Gerwig et Lena Dunham dans des portraits de femmes modernes, à la fois indépendantes, touchantes, presqu’au bord de l’antipathie en raison d’un égoïsme éloquent. Non sans humour, la réalisatrice nous dépeint alors cet univers familial singulier, malgré tout universel, où les parents reprochent à leurs enfants de ne pas venir les voir ou les appeler assez souvent. C’est une famille moderne libérée où le père (cocasse Sasson Gabai) vient du Moyen-Orient et la mère (flamboyante Micheline Bernard) du Québec. Ces différences culturelles forcent à rire mais jamais les traits, évitant les clichés inhérents à ce type de représentation dans une œuvre aussi bavarde qu’un Woody Allen en forme. Ils ont divorcé il y a de ça plus de 20 ans et vivent toujours l’un près de l’autre, la mère dans la maison principale et le père dans la dépendance du garage, entre les frustrations non résolues d’un vieux couple et les remarques cinglantes du quotidien. Finalement, les enfants reproduisent le schéma affectif de leurs parents en exprimant leurs sentiments à coup de taquineries et d’enfantillages. Comme deux ados attardés n’ayant pas eu envie de grandir, ils préfèrent faire le contraire de ce qu’on leur demande. Puis surtout jouer au jeu du « tu préfères » (sauter dans une piscine de vomi ou de vers de terre). De fait, lorsque la nouvelle blonde de Karim arrive dans l’équation, Sophia est obligée de se soustraire aux changements d’emploi du temps de son frère, démultipliant les mauvais coups pour se faire remarquer et qu’on lui témoigne de l’affection. La présence d’Éloïse ne fait alors qu’accentuer le sentiment d’appartenance de Sophia pour Karim: l’équilibre de la fratrie est alors rompu.

Attirée par le côté pop et éclaté des années 60, Monia Chokri réalise un film désinvolte aux cartons roses et à la bande son rétro. Ici la fluidité du montage et les jump cut soulignent l’effet comique plutôt bienvenu de certaines scènes (Sophia effouérée en doudoune dans un fauteuil et faisant la baboune). Néanmoins, si les dialogues sont bien écrits, permettant aux acteurs tous autant qu’ils sont de briller au moyen de punchlines prêtent à entrer dans les annales (« la gauche arc en ciel » en politique), force est de constater le rythme inégal d’une scène à l’autre, en partie dû aux effets stylistiques disparates qui ne nourrissent pas toujours l’histoire. En outre, la petite musique de chambre intercalée entre plusieurs plans ralentit souvent le récit, appuyée par l’itération du hautbois qui rend parfois le ton du film indiscernable. Où veut-on nous emmener? Que veut-on nous dire?

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Après un court métrage primé aux Iris en 2013 (Quelqu’un d’extraordinaire), Monia Chokri est loin de manquer d’étoffe et de consistance prouvant ainsi, grâce au ton singulier de La femme de mon frère, qu’elle a encore beaucoup de choses à nous raconter. Démultipliant ses talents pour mieux transmettre ses connaissances du milieu cinématographique, elle n’interpelle malheureusement pas toujours le spectateur de manière intelligible. Toutefois, on apprécie le ton audacieux, résolument insolent, évoquant la force du cinéma de Nadine Labaki (Capharnaüm, 2017) qui vient tout juste de lui remettre l’unique prix féminin de la dernière édition cannoise. À ce jour, Jane Campion reste la seule réalisatrice à avoir gagné une palme d’or. C’était en 1993 pour La leçon de piano. Il y a déjà 26 ans.

Durée: 1h57

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