La dernière plongée de Dave : Refaire surface

Québec, Canada, 2020
Note : ★★★★  

Dans ce documentaire immersif, nous suivons la reconstitution d’une plongée tragique, d’une mission que s’est donnée une équipe de plongeurs pour aller récupérer le corps de Deon Dryer, ce dernier n’ayant jamais refait surface.

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Sorti en septembre 2020, récipiendaire de plusieurs prix en festival (Austin Film Festival, Whistler Film Festival) et récemment gagnant du meilleur montage de film documentaire canadien 2021 aux Prix Écrans Canadiens, le long métrage de Jonah Malak fascine et questionne. Fascine par son histoire trop vraie, trop crue, fondamentalement ironique, et questionne par l’exposition d’un récit qui n’aurait jamais dû être, ou plutôt qui aurait pu être évité.

Malak et son équipe retracent la dangereuse expédition sous-marine de deux amis et collègues plongeurs, Don Shirley et David Shaw, lorsque ce dernier découvre le cadavre jamais retrouvé d’un jeune plongeur, disparu dix ans auparavant. Les deux hommes, aidés par une formation de relayeurs, prennent le pari risqué d’aller chercher le corps de Deon Dreyer, à 280 mètres sous l’eau, au creux de la crevasse de Boesmansgat en Afrique du Sud. Ils veulent réussir où Dreyer a échoué, défiant l’environnement et les capacités humaines. Shaw veut surtout se prouver qu’il est capable, d’être, le temps d’une plongée un surhomme, un héros. Le titre résume parfaitement et sans retenue l’ironie du projet : cela sera sa dernière plongée.

Le film de Malak, cofondateur de Nemesis Films basé à Montréal, se permet certaines fractures au sein des modalités filmiques plus classiques. Le cinéaste explore le récit en ne se limitant pas à un seul procédé narratif et immersif, en alternant, seulement quand cela est nécessaire, l’ajout de sources externes pour compléter le portrait de l’histoire a priori tenant du fait divers. Ne serait-ce pas là une des facultés premières du documentaire? Faire vivre le réel, le plus réellement possible, en s’approchant de la vérité, au risque de frôler la mort au passage. 

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Mélangeant habilement la mise en scène, l’utilisation d’images d’archives filmées par l’équipe de plongeurs ainsi que des entrevues avec ces derniers, le cinéaste se permet ces contorsions sans trop se formater à un type de documentaire en particulier. C’est justement ce mélange qui permet au film d’augmenter encore plus le pacte de crédibilité du récit entre le spectateur et le film. Les entrevues humanisent, enrichissent l’attachement émotionnel envers les protagonistes et permettent de tracer un portrait plus large des éléments entourant l’impact de leur plongée. Les mises en scène, ou plutôt les reproductions avec Shirley, replongeant dans le passé en incarnant son propre rôle, fissurent et dérangent par son aspect traumatique, comme nécessaire au cheminement de ce dernier. Ces séquences s’imbriquent si bien dans le processus de reconstitution qu’elles bernent par leur teneur en véracité.

En ce qui concerne l’ajout d’images d’archives, c’est là que le film prend tout son sens, qu’il se déploie bien plus que son simple mandat d’exposer une histoire hors du commun. Bien que ces images permettent un accès privilégié aux évènements, elles permettent de mettre en lumière ce qui fut probablement la cause de la tragédie : la caméra. L’obsession de filmer, l’envie maladive et égocentrique de figer le temps pour passer à l’histoire coutèrent la vie à Dave. La pression des images, l’inévitable envie de tout posséder, d’immortaliser l’immortalisable. Lorsque nous voyons Dave, plonger avec cette grosse caméra des débuts des années 2000 maladroitement fixée à un casque d’escalade, nous sommes témoins d’une erreur de jugement, et ce seulement pour les besoins narcissiques d’humains qui sont prêts à tout pour leurs exploits plus vrais que les livres d’histoires. 

Nous pourrions trouver dans le propos du film un certain écho plutôt facile avec le film de Malak et le cinéma de Werner Herzog. Que ce soit par l’ironie évidente du récit de base, du combat perdu d’avance contre la nature ou bien la présence parfois perverse de la caméra comme outil ethnologique des idées de grandeurs des Hommes. Tout comme le cinéaste allemand avec son Grizzly Man, le réalisateur impose le danger au spectateur, plaçant constamment une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, répétant que Dave ne va jamais revenir, comme Timothy dans Grizzly. Nous sommes complices, nous avons signé un contrat dès l’ouverture du film; nous assisterons à une tragédie. Le voyeurisme morbide l’emporte ici. Comme Grizzly Man d’Herzog, où l’ascension d’un homme à tenter d’apprivoiser, ou du moins de faire un avec l’état sauvage, vient rappeler que la nature ne peut être domestiquée, que l’humain se veut toujours au service de cette dernière. Que les plongeurs de Dave Not Coming Back soient complètement conscients des dangers probables, qu’ils soient tout aussi conscients de l’absurdité d’aller chercher un cadavre, que leur vie risque d’y passer, ils le font tout de même, persuadés, voire aveuglés, de leur conviction, de leur ego. La nature finit par avoir le dernier mot, évidemment.

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Il y a de l’audace dans la démarche de Malak. Une attirance à la fois pour un sensationnalisme assumé, sans jamais pourtant tomber dans la surenchère gratuite, et une passion réelle pour l’humain, ses aspirations, mais surtout son ego. Un film qui marque, qui nous entraîne dans des moments parfois touchants, parfois absurdes, mais toujours accrocheurs. Le documentaire qui raconte, qui nous rend anxieux et empathiques, qui nous fait douter que ce que nous regardons est bel et bien réel. Et pourtant. 

 

Bande annonce originale anglaise :

Durée : 1h32

Crédit photos : Fragments Distribution

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