Juste la fin du monde : comment j’ai tué Mommy!

Grand prix et prix œcuménique au dernier Festival de Cannes, Juste la fin du monde surprend par sa forme plus classique mais déçoit dans l’utilisation d’effets stylistiques hasardeux.♥♥½

Louis est un écrivain de 34 ans. 12 ans le séparent de son village natal où sa famille est restée. 12 ans d’absence sans cris et sans reproches. Le temps est venu pour lui de retrouver les siens, juste une dernière fois, afin de leur annoncer sa mort imminente.

Alors que l’enfant prodigue (fragile et touchant Gaspard Ulliel) s’apprête à faire son entrée dans la maison, tout le monde s’active aux préparatifs, à commencer par sa mère Martine (Nathalie Baye, affublée d’une perruque et d’un maquillage de travelo) qui s’agite, s’affaire en cuisine puis se sèche les ongles des mains. La petite sœur en manque d’attention, c’est Suzanne (Léa Seydoux) que l’on retrouve quelques plans plus tard étendue (mais pas détendue) sur le canapé à échanger des joutes verbales avec son grand frère  Antoine (Vincent Cassel), taciturne et imprévisible, dont la femme Catherine (remarquable Marion Cotillard) passe son temps à s’excuser. C’est avec cette dernière que Louis a le plus de connivences, c’est aussi la seule qui s’exprime sans crier, sans brusquer. Elle parle peu mais ses yeux en disent long. De fait,  elle devient la mieux placée pour comprendre le motif de sa visite impromptue.

Tout ce petit monde sur la défensive fourmille autour d’un Louis mutique dont on ne connaîtra jamais les raisons du départ et c’est tant mieux. Quelques indices ici et là nous laissent supposer que, rêver à, sans jamais imposer de réponses. Il est de bon ton de dire que Dolan réussit parfaitement bien ce travail minutieux de dissémination de pièces à conviction. Ici tout le monde semble coupable et victime à la fois, ce que la langue de Lagarce traduit très bien, appuyé par des cadrages resserrés sur les maux des personnages. Aussi, les nombreux clair-obscur amplifient le caractère mystérieux des protagonistes, aux zones d’ombres envahissantes qui ne demandent qu’à briller, dont les mises au point trahissent une vérité jusqu’à présent cachée.  Mais les nombreux plans en plongée sur des visages abîmés par le temps ne font qu’ajouter un caractère inéluctable à la fin de l’intrigue. Une sorte de fatalité qui suit les personnages comme une odeur dont les souvenirs résistent au temps et laissent planer les effluves d’une nostalgie passée. De plus, l’implosion de la cellule familiale est soulignée par le morcellement d’images qui l’empêche d’être recomposée une dernière fois. Dans les scènes de retrouvailles, Martine est de tous les plans alors qu’on l’entre-aperçoit à peine. C’est l’utilisation de sa voix en hors champ qui lui permet de servir de liens entre les personnages et de remplir parfaitement son rôle de matriarche.

Tour à tour, chacun aura son aparté avec Louis, l’occasion de questionner mais surtout de reprocher. Martine (que son fils appelle par son prénom) ne supporte plus les sourires de circonstance et les réponses évasives vidées de toute émotion dont elle est gratifiée. L’absence d’un père parti trop tôt a forcé Antoine à endosser le rôle de patriarche qu’il n’était pas prêt à assumer, faisant germer en lui de l’aigreur et de la rancœur. Catherine, soumise et en retrait, subit alors les railleries condescendantes d’un mari insécure et torturé. De son côté, Suzanne cherche à être aimée par ce frère qui ne l’a pas vue grandir. La distance a fait de ce dernier une figure idyllique à laquelle elle se raccroche, tentant désespérément de l’impressionner (maquillage et choix vestimentaire aux antipodes de sa personnalité) pour se sortir d’un quotidien morose. Elle veut comprendre.

C’est à ce moment-là que semble à propos une corrélation avec Le temps qui reste de François Ozon où le personnage de Melvil Poupaud (Laurence anyways), photographe de métier, n’a jamais pris de clichés de ses neveux à l’instar de Louis dont la carrière d’écrivain ne l’a pas incité à user de mots pour signifier son affection à ses proches.

juste-la-fin-du-monde-4Les erreurs du passé

Dolan est volubile, il tombe souvent juste, mais il n’a malheureusement pas encore trouvé la manière de le faire en toute simplicité. On pardonnait à J’ai tué ma mère la naïveté et l’insouciance d’une première œuvre qu’on imputait aux maladresses d’un débutant. Seulement, après 5 films, le risque est de lasser un auditoire qui a peut-être encensé trop vite un réalisateur conforté dans l’image que l’on a de lui. Car malgré des débuts prometteurs, Dolan n’a rien inventé. En effet, loin de sublimer des scènes en musique (comme le faisait très bien Tarantino à ses débuts, Reservoir dogs en tête), il utilise des mélodies convenues, certes bien calibrées, mais qui n’ont pour seule fonction qu’un remplissage  le confinant dans un cliché où il s’est lui-même enfermé. Il l’a dit « c’est mon premier film en tant qu’homme ». Toutefois on se demande à quoi bon diriger avec autant de brio des acteurs (des focus magnifiques) si c’est pour ultérieurement entacher leur travail au moyen d’effets stylistiques et d’une musique pompeuse, signée Gabriel Yared. Néanmoins, il fallait oser sortir du grenier un vieux succès dance des débuts 2000. À l’image d’On ne change pas, dans Mommy, la musique extra-diégétique (voir article par ailleurs) d’une désinvolture quétaine appréciable se veut comme une respiration rompant ici avec le rythme de l’ensemble. Elle crée un malaise et participe ainsi à accroître  le caractère anxiogène du film (gros plans sur les visages et la pression du temps qui passe). Dès lors, il prend à la gorge ses personnages comme il prend en otage les émotions des spectateurs et leurs sentiments sans transiger avec sa caméra. L’engouement suscité pour son esthétique outrancière affiliée à la cause homosexuelle peut alors devenir redondante. Il faudrait  apprendre à lever le pied de la pédale tout comme Ozon l’a fait dans le passé en démontrant une capacité à s’affranchir de l’étampe « gay » et proposer des œuvres moins dans le factice (on lui préfère entre autre un Téchiné tout en subtilité pour décrire les méandres de l’adolescence).

Et que penser de cette scène en flashback avec cette main collée sur une fenêtre embuée ? Quand on connaît l’affection de Dolan pour Titanic, qu’il honorait déjà dans la scène de tango de Tom à la ferme par une lumière semblable à la danse avec Jack et Rose (gracieuseté d’André Turpin), on n’est pas surpris, mais la déception se fait grande. On commençait tout juste à apprécier la sobriété dont il faisait preuve que les ruptures de ton annihilent un travail jusqu’alors engagé pour se délier d’un langage visuel bien trop bavard.

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Pour son sixième film, Xavier Dolan affiche ce qu’il sait faire de mieux : charmer. Lumière soignée, cadrage maîtrisé et un casting 5 étoiles pour 5 acteurs de talent qui débitent sans fausses notes les mots de la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce. Artiste aux multiples talents, il est de tous les postes : du choix des costumes à l’adaptation du scénario en passant par la réalisation jusqu’au montage… S’il a d’indéniables qualités de metteur en scène, tant sur le plan technique que dans la direction d’acteurs (dont il connaît bien les ressorts), celui qui n’a pas appris à déléguer semble manquer cruellement de recul sur son œuvre, certes intéressante, mais malheureusement souvent poussive. On sent bien une intention, une volonté, mais elle demeure dépourvue de rigueur. Saluons toutefois l’audace de s’atteler à des projets ambitieux même s’il se fait dépasser par eux. Dorénavant, il en faudra plus pour nous séduire que les promesses entre-aperçues sous la casquette de Dolan, qui, tout comme Louis, son alter égo, cherche à prendre son envol.

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