Je, tue, il, nous, YOU, ils

Par Marc-Antoine Lévesque, un romantique désespéré… avec ses limites

 

YOU – saison 1, États-Unis, 2018

Une série dramatique qui explore l’obsession amoureuse à son extrême sous forme de thriller trop souvent sanglant.

 

Où voir ça : Netflix, en version originale anglaise et en version française doublée
Production : A+E Studios, Ally Entertainment, Berlanti Productions, Warner Horizon Television
Scénario : Sera Gamble et Greg Berlanti, basé sur le roman de Caroline Kepnes
Réalisation du premier épisode : Lee Toland Krieger
10 épisodes par saison, entre 41 et 50 minutes

D’abord développée et diffusée par le réseau américain Lifetime, YOU, la série adaptée du roman de Caroline Kempes est devenue un phénomène lorsque Netflix reprend les droits de diffusion et la propulse dans le monde entier en l’ajoutant au catalogue de leur plateforme. YOU raconte l’histoire, troublante, de Joe (Penn Badgley) qui, lorsqu’amoureux, devient obsessif ne s’arrêtant à rien pour assurer l’amour en retour… allant jusqu’au meurtre. Ce texte n’aborde pas en détail la série, mais se concentre plutôt sur le premier épisode… et ce qu’il peut faire surgir en nous.

Réalisme?

Dès le premier épisode, le spectateur doit accepter beaucoup de choses peu réalistes de la série. Il est anormalement facile d’avoir accès à tout : lieux, pièces, possessions d’autrui, etc. L’exhibitionnisme démesuré de l’objet de son désir (Guinevere Beck, interprétée par Elizabeth Lail) est incompatible avec, à la fois, la personnalité de la protagoniste, mais surtout avec le fait qu’elle habite au rez-de-chaussée d’une rue achalandée de New York. Le cœur de la série (jeu de mots volontaire) est ici plus complexe et pernicieux que le désir de montrer au spectateur un certain réalisme. L’enjeu de YOU n’est pas d’être collé à une réalité, mais plutôt d’explorer l’intérieur de ses spectateurs et spectatrices. Il s’agit donc, d’un terrain foisonnant si l’on se remet en question pendant notre écoute de cette série.

Le visionnement (et l’adhésion) aux personnages, aux interactions, aux enjeux émotionnels de YOU est une expérience qui devient intéressante et pertinente, lorsque discutée avec d’autres spectateurs et spectatrices. Certains seront complètement répugnés par le personnage de Joe Goldberg, alors que d’autres seront bizarrement attiré.e.s par ce tombeur psychopathe. C’est notre rapport à Joe et sa quête, qui forcent les questionnements. Jusqu’où notre désir d’amour peut-il nous mener?

Tu ou vous?

Le titre original anglais n’est pas innocent : Joe parle à Guinevere par le pronom you. Il est en dialogue (sans réel destinataire) pour justifier ses gestes. Joe est dans une conversation fictive, sans être entendu autre que par lui-même. Dans cette absence de destinataire, le pronom you peut également devenir nous. Joe nous parle dans la narration en voix off, s’adresse directement à you, pronom qui est à la fois singulier et pluriel dans la langue anglaise (tu et vous). La série s’adresse donc surtout à nous spectateurs.

Les codes d’un genre

Le dilemme au coeur de la situation dans laquelle nous positionne YOU est qu’elle nous plonge dans les différentes étapes d’une relation amoureuse, avec beaucoup d’informations et d’accroches. Dès leur rencontre, la série use de référents pour nous séduire. Ce premier contact entre le couple en devenir en est un typique, directement calquée du classique de la comédie romantique Notting Hill (Roger Michell, 1999). L’employé d’une boutique de livre (le personnage de Hugh Grant / Joe Goldberg) a un coup de foudre pour une nouvelle cliente qui le séduit par sa beauté naturelle (le personnage de Julia Roberts / Guinevere). Par ce scénario, YOU impose déjà cette attente, cette prédisposition amoureuse en fiction : les codes nous font crier qu’ils sont faits l’un pour l’autre. L’historique du genre de la comédie romantique oblige; ils doivent terminer heureux, ensemble. Le problème ici, c’est que Joe croit la même chose, avec autant de conviction et de certitude que les règles immuables d’un genre. Au point où il en perdra sa rationalité en traquant maladivement l’objet de son désir, en commettant des crimes, des intrusions par effraction, et bien d’autres gestes dérangeants.

Joe incarne tout ce qui est obsessif avec notre espoir, souvent déraisonnable, de l’amour pour les personnages évoluant devant nos yeux… mais surtout il incarne cet absurde qui nous habite. La comédie romantique a quelque chose d’obsessif qui se traduit rarement bien dans la réalité. La série joue sur cette relation de désir de romance qu’offre la fiction, et la réalité de notre monde.

Deux spectateurs

Revenons aux deux réactions générales des spectateurs et spectatrices : rejet ou attirance face à Joe Goldberg. YOU stimule un certain désespoir, si le spectateur est malheureux en amour, qui cause la suspension de toute rationalité allant jusqu’à, d’une certaine façon, excuser les agissements de Joe. La consommation des films du genre est à la fois un remède à la détresse amoureuse, et un problème puisqu’ils romancent de manière irréaliste les étapes qui mènent à l’amour au sein d’une relation saine. Cet irrationnel des gestes de Joe est certes extrême, mais dans la sécurité que nous offre la fiction, cette attitude demeure tout à fait raisonnable. D’un autre côté, YOU peut également causer un rejet complet des protagonistes si le spectateur est relativement heureux (ou pas suffisamment désespéré) en amour. Il est donc peu probable que ce spectateur poursuive le visionnement, sauf si les codes du suspense utilisés par la série lui sont suffisamment accrocheurs. Un peu comme une curiosité morbide telle que les antihéros peuvent provoquer.

Suspension consentie

En tant que spectateurs, nous acceptons beaucoup d’invraisemblable lorsque nous regardons des séries ou du cinéma. Ce qui est intéressant avec YOU c’est que l’irrationnel n’est pas accessoire à l’histoire, mais est l’histoire et le propos de ce qui nous est raconté. Le suspension of disbelief (suspension consentie de l’incrédulité) n’est pas garant, mais est bien le cœur de la série. C’est ce qui nous met dans une position d’inconfort; nous sommes confrontés, dans la sécurité de la fiction, aux extrêmes de ce que nous sommes prêts à accepter pour l’amour. La série nous force à confronter ce que nous pouvons accepter d’illogique et d’inacceptable lorsque l’on veut atteindre cet idéal que nous n’avons pas. YOU manipule cette prédisposition à la crédulité chez ses spectateurs et spectatrices pour repousser les limites de l’acceptable au nom de l’amour. Est-ce que nous nous abandonnerons à cet idéal que nous savons perverti, ou, nous le rejetterons préférant repousser cette illusion de l’amour?

Ainsi, alors que nous savons Joe être une personne dangereusement obsessive, lorsque son premier rendez-vous avec Guinevere est déterminé, deux réactions sont possibles : nous voulons crier à cette dernière de fuir immédiatement et s’échapper de ce psychopathe ou, le romantisme est activé et de manière totalement invraisemblable nous ressentons une petite excitation, une petite fébrilité face à cette possibilité de sentiments amoureux. Encore une fois, la fiction est cet espace sécuritaire qui, lorsque comparée à la réalité, dévoile tous les problèmes de nos désirs et espoirs.

Un paradoxe

YOU est un paradoxe en ce sens qu’elle est une série destinée à ce public friand de comédies romantiques, mais n’a rien d’innocent dans ce qu’implique sa consommation et les passions qu’elle provoque. L’expérience spectatorielle de la série est également un révélateur de la puissance de la fiction, de la romance en fiction : même lorsque pervertie par plusieurs crimes (disons-le : meurtres). Ainsi, en transformant la romance en suspense avec les codes des deux genres, la puissance de l’amour à tout prix l’emporte en faisant fi de la rationalité, et ce à un niveau problématique dans les réactions des « fans » (voir les réactions de Penn Badgley).

Si cet espoir amoureux s’incarne à vos yeux (et dans votre tête) dans ces personnages dès leur rencontre, YOU sera assurément une expérience parsemée de dilemmes et de combats entre la raison et l’irrationnel. Si au contraire, vous rejetez immédiatement Joe, vous voudrez alors crier à toutes les personnes qu’il croise de fuir, comme dans un thriller. Une série qui peut plaire à deux publics que l’on ne croirait pas compatibles aux premiers abords.

 

Bande-annonce originale :

Crédits photo : Lifetime et Netflix

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