Jane par Charlotte : Refuser de s’affranchir

France, Royaume-Uni et Japon, 2022
★★★½

Le premier long-métrage de Charlotte Gainsbourg a plus l’allure d’un album photo que d’un film structuré : vulnérable, chaotique, maladroit… et c’est une bonne chose. C’est peut-être parce que le but du film était très intime : afin de mieux regarder sa mère, Jane Birkin, Gainsbourg est passée derrière la caméra. La pudeur qui est présente entre ces deux femmes, thème récurrent du film, est brisée peu à peu à travers des conversations sincères et des monologues révélateurs.

C’est une œuvre voyeuriste qui pourra satisfaire les fans finis de Gainsbourg et Birkin, mais même si on enlève de l’équation le statut de star des deux femmes, le film tient quand même debout grâce à son approche sensible et douce, et son analyse candide de la relation entre une fille et sa mère. Certes, il s’agit de deux personnes célèbres dont le style de vie est assez éloigné du nôtre, et pourtant les sujets explorés dans les interactions de Jane et Charlotte réussissent à toucher n’importe qui, au moins un tout petit peu.

Briser toutes les barrières

Après un début assez timide et sentimental, les questions que Charlotte Gainsbourg adresse à sa mère deviennent de plus en plus directes et intimes : il y a un relâchement, on sent que la réalisatrice a pour but de demander tout ce qu’elle n’avait jamais osé. De nombreuses discussions s’engendrent, on en ressort avec des perspectives fraîches sur la vie des deux femmes. Ce sont également des sujets intéressants et peu abordés, qui poussent à la réflexion, que ce soit sur nous-mêmes ou sur nos propres mères, frères et sœurs.

Jane Birkin est mère de trois filles, qu’elle a eues avec trois partenaires différents. Nées respectivement en 1967, 1971 et 1982, Kate Barry, Charlotte Gainsbourg et Lou Doillon ont toutes les trois eu des rapports très différents avec leur mère. Avec Kate, que Birkin a eue assez jeune, c’était une relation intense, avec beaucoup de conflits, presque comme des sœurs. Avec Lou, c’était doux et intime, rempli de compassion. Puis, avec Charlotte, enfant du milieu, le rapport ne peut être défini que par un seul mot : pudeur. Birkin raconte qu’elle était presque intimidée par Charlotte, qu’elle se sentait privilégiée d’être en sa présence. Elle ne connaissait presque rien de la vie de sa fille : où elle allait, qui étaient ses amis, ses amoureux. C’est ce rapport que le film essaie de briser avant tout, pour faire place à une communication plus ouverte.

Pour Charlotte, observer ces différents rapports entre sa mère et chacune de ses filles n’a fait qu’augmenter sa timidité. Même si Kate et Jane se chicanaient tout le temps, il y avait au moins beaucoup de sentiments, forts et sincères. Puis avec Lou, le rapport intime est venu facilement ; Jane était également rendue plus âgée et avait appris de ses deux premières enfants, donc certes, la relation était davantage remplie de compassion. Jane par Charlotte est d’autant plus tendre puisqu’on y est témoin du long chemin qu’ont fait les deux femmes, une en tant que fille et l’autre en tant que mère, afin de se rejoindre au milieu et établir un lien plus profond et sain.

Portrait d’une artiste

Le travail qu’entreprend Charlotte Gainsbourg est encore plus difficile lorsqu’on considère qu’elle est non seulement confrontée à sa propre relation avec sa mère, mais aussi à Jane Birkin l’actrice, la chanteuse, la célébrité. Néanmoins, la réalisatrice réussit habilement à démystifier cette grande artiste qui, finalement, n’est qu’une femme comme toutes les autres. C’est peut-être une des plus grandes qualités du film, et quelque chose que Jane par Charlotte a en commun avec Jane B par Agnès V (1988), le film où Agnès Varda tente d’extraire l’essence de Birkin à travers des discussions naïves, des mises en scène ludiques et des images d’archives. Si l’œuvre de Varda soutenait tout de même l’image romantique qu’on a tous.tes de Birkin grâce à sa valeur de production, le portrait de Charlotte Gainsbourg prend la direction opposée.

Dans le film de Varda, on découvrait Jane Birkin la romantique, qui parle de ses peines d’amour, de ses enfants, de sa carrière, tout en portant de belles robes et en posant pour la caméra. Ici, c’est Jane Birkin la grand-maman qui habite dans sa petite maison isolée, entourée de toutes ses manies. Alors qu’avec Varda les miroirs étaient un motif, et même si Birkin était timide, on ressentait qu’elle adorait quand même être regardée, il n’y a maintenant plus de miroirs, ils ont tous été enlevés de sa maison pour qu’elle évite de penser trop aux apparences. Cette maison qui, d’ailleurs, est un déluge de souvenirs, puisque Jane Birkin garde tout et refuse de jeter quoi que ce soit.

Il y a une profonde paix qui entoure ces moments. On regarde Jane et on pense à la vie riche qu’elle a menée, à tous les fameux partenaires amoureux qu’elle a eus, ses films, ses chansons, les photos d’elle avec de beaux vêtements… on la retrouve âgée, vivant seule dans la maison, entourée d’objets brisés dont elle refuse de se séparer. Puis on ressent une immense joie. Rayonnante, dans le confort de sa solitude, elle nous invite à notre tour à gagner la confiance de regarder vers le futur.

Refuser de s’affranchir

Le film se termine avec une touchante lettre que Charlotte a écrite pour Jane ; en voix off, elle explique que même si le but de tout le monde est de devenir indépendant de sa mère, elle, elle refuse de s’affranchir. C’est la conclusion parfaite pour un film qui cherche à remédier et démystifier un passé flou avant qu’il ne soit trop tard. Les deux femmes, plus similaires qu’elles ne le pensaient, se rejoignent sur une plage et se prennent dans leurs bras, dos tourné à la caméra qui n’ose pas interrompre ce moment tendre et infiniment intime.

Jane par Charlotte est parfois maladroit, désordonné, et trop sentimental — et ce sont des traits absolument positifs. Gainsbourg semble avoir entrepris l’effort de faire ce film plus pour elle-même que pour les fans, et c’est tout à son honneur.

Bande-annonce :

Durée : 1h28
Crédit photos : Maison4tiers

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