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In the fade : entrer dans la lumière

In the fade : entrer dans la lumière
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Note de l'auteur
Alors qu’elle tourne pour la première fois dans sa langue maternelle, l’Allemande Diane Kruger n’a jamais été aussi habile dans la manifestation et l’extériorisation de ses sentiments. Avec parcimonie, la caméra filme dans le respect le visage endeuillé et non maquillé de l’actrice qui gagne en intensité. En outre, la dualité qui habite son personnage et motive ses gestes est mise en avant par des arrière-plans éclairés contrastant avec des premiers plans obscurs. Plus le film avance vers la lumière, plus la fin s’assombrit à l’image de cette pluie qui s’abat sur la ville comme sur les personnages.
NOTE DU LECTEUR

Précédé d’un accueil mitigé au dernier Festival de Cannes où Diane Kruger s’est mérité à juste titre le prix d’interprétation féminine, In the fade ne fait pas dans la tiédeur. Il pousse le spectateur dans ses retranchements et le force à affronter la réalité, certes dérangeante, mais ô combien réaliste du quotidien de certains Allemands d’origine turque.

Katja Serkeci (incroyable Diane Kruger) vit à Hambourg avec Nuri. Ils se sont mariés en prison alors qu’il purgeait une peine pour trafic de drogue. Après la naissance de leur fils Rocco, il décroche, puis devient traducteur et conseiller fiscal tout en menant une vie rangée auprès de sa femme. Mais un jour, tout bascule. Son bureau est la cible d’un attentat à la bombe dans lequel il meurt avec son fils. Tout porte à croire que la nationalité kurde de Nuri est à l’origine de l’explosion, mais Katja a décidé de croire autre chose. Elle devra alors se battre pour que justice soit rendue et venger la mort de ses proches.

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Après Head onDe L’autre côté et Soul KitchenFatih Akin explore de nouveau le thème de l’immigration si cher à son cinéma qu’il nourrit beaucoup de ses souvenirs et de son vécu à Hambourg où il situe, une fois n’est pas coutume, l’action de son dernier film. Originaire de Trabzon, le réalisateur a posé le pied en Allemagne avec ses parents au milieu des années 1960 après l’accord entre l’Allemagne de l’Ouest et la Turquie qui favorisa l’arrivée d’émigrants turcs. Cinquante ans plus tard, force est de constater l’impact et les conséquences de ce traité sur la croissance démographique du pays, les Turcs constituant la première communauté étrangère avec plus de 1,6 million de ressortissants. Bien que la politique d’Angela Merkel ait été dans un premier temps accueillante envers les émigrés, la montée de l’extrême droite s’est confirmée aux dernières élections faisant du groupe le 3ème plus gros parti du pays. Entre 2000 et 2007, le parti national socialiste underground (un groupe terroriste allemand d’extrême droite) s’est particulièrement démarqué en ôtant sauvagement la vie de 9 personnes. Une des victimes jouait au football avec le frère du metteur en scène et habitait le même quartier multiculturel, celui d’Altona dans la ville portuaire hanséatique. La genèse du projet est alors née de cette volonté de parler du mal qui gangrène la population turque allemande et de réhabiliter l’honneur bafoué des disparus et de leurs familles in dubio pro reo. En effet, les enquêtes menées par la police ont fait grand bruit compte tenu des accusations portées sur les victimes qui n’ont jamais eu droit à la présomption d’innocence en raison de leur origine: il ne pouvait s’agir que d’un simple règlement de compte de la mafia turque en lien avec un trafic de drogue ou de quelconques activités criminelles. Pire encore, la presse locale a tellement relayé les suspicions de la police de manière sensationnelle que les proches des défunts se sont questionnés sur le bien fondé de leur innocence alors qu’elles n’avaient rien à se reprocher. Il a fallu attendre 2011 avant qu’éclate au grand jour la vérité sur le rôle du groupe néo-nazi dans leur disparition. Si de nombreuses manifestations et actes de violence ont été perpétré à l’égard de la communauté turque, souvenons-nous aussi de la nuit de la Saint Sylvestre de 2015 où plus de 1500 femmes ont subi des agressions sexuelles aux alentours d’une place publique de Cologne. Là encore, les autorités policières et les médias avaient occulté les faits pour éviter toute accointance avec l’arrivée récente de réfugiés.

In the fade : entrer dans la lumière
Copyright: Pathé distribution

C’est dans ce contexte houleux et fragile que le réalisateur a choisi de situer son dernier film offrant un regard de l’intérieur, au plus près de ses racines turques et de son intégration allemande. Malgré des intentions louables, on lui a beaucoup reproché de prêcher pour sa paroisse en omettant de nuancer son propos. Pourtant, il fait de Nuri un ancien détenu afin de rendre légitime les soupçons de la police sur sa culpabilité et sa responsabilité. La rapidité avec laquelle est écartée l’implication de la mafia turque est finalement due à l’environnement social et politique dans lequel le metteur en scène souhaitait que ses personnages évoluent: un environnement proche de son expérience personnelle où l’extrême droite gagnait de plus en plus du terrain. Il est aussi possible que les ellipses parfois maladroites entre les trois parties distinctes du film (le deuil, le procès et la vengeance) soient une des raisons pour lesquelles son message a eu bien du mal à séduire certains. De plus, tout au long de son œuvre, il n’a eu de cesse de mettre en avant l’humain et de le défendre becs et ongles pour, en bout de ligne, annihiler ses efforts en déployant la vengeance méthodique et calculée de Katja. Elle veut se faire justice en imputant la loi du talion à ceux qui lui ont enlevé les siens et sceller à jamais son destin avec eux.

Aussi discutables que soient les méthodes utilisées pour rallier les spectateurs à sa cause, il ne cherche avant toute chose qu’à représenter la réalité qui l’entoure, issue du métissage culturel. De fait, il décide de faire de son héroïne une blonde aryenne aux yeux bleus pour éviter tout communautarisme en amenant de la mixité, et par la même occasion, un brin d’espoir. Sa vision singulière lui a ainsi permis de dénoncer l’intégration difficile dans les écoles et dans les quartiers de la ville. La force d’Akin est alors d’avoir su rendre universels des personnages qui cherchent désespérément une échappatoire à leur vie aliénante, enfermés dans une cage comme une bête sauvage. Tout comme Sibil dans Head on, Katja évolue dans l’univers de la drogue où il est préférable d’avoir un caractère bien trempé pour s’en sortir. Loin d’être une mère parfaite, elle sniffe de la coke pour atténuer sa peine.

Alors qu’elle tourne pour la première fois dans sa langue maternelle, l’Allemande Diane Kruger n’a jamais été aussi habile dans la manifestation et l’extériorisation de ses sentiments. Avec parcimonie, la caméra filme dans le respect le visage endeuillé et non maquillé de l’actrice qui gagne en intensité. En outre, la dualité qui habite son personnage et motive ses gestes est mise en avant par des arrière-plans éclairés contrastant avec des premiers plans obscurs. Plus le film avance vers la lumière, plus la fin s’assombrit à l’image de cette pluie qui s’abat sur la ville comme sur les personnages.

Dans le climat social actuel, il était risqué de vouloir coller à la réalité en évitant tout manichéisme. Fatih Akin y arrive non sans peine. On pourrait certes désapprouver son regard appuyé et son parti pris biaisé (il partage les mêmes origines que Nuri) mais il n’en est rien. On aime mieux faire montre d’empathie à l’égard de ces cœurs en lambeaux face à ces morceaux de corps. Rappelons que l’instruction du futur procès de Beate Zschäpe, la seule des survivantes parmi les assassins du parti d’extrême droite, est toujours en cours, de quoi alimenter les discussions autour de cette œuvre autant discutable et critiquable que percutante et saisissante.

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Alexandre Blasquez Passionné par les images depuis son plus jeune âge, c’est grâce à ses études en cinéma, de Bordeaux à Montréal, qu’Alexandre a pu parfaire sa culture d’oeuvres anciennes. Toujours la tête dans les nuages, c’est d’abord en musique qu’il voyagera, notamment en Martinique, où il restera 4 ans durant l’adolescence.Une vraie boule d’énergie créative qui aime toucher à tout : du chant à la danse en passant par la décoration de meubles anciens. Éclectique dans l’âme, il affectionne tout particulièrement le cinéma asiatique (Kim Ki-Duk, Park Chan-Wook, Bong Joon-Ho ou encore Hayao Miyazaki), les cinéastes du Dogme (Vinterberg, Von Trier), ou encore le cinéma social de Ken Loach et des frères Dardennes. La rencontre avec le cinéma québécois a aussi été très forte (Robert Lepage, Robert Morin). Établi à Montréal depuis près de 9 ans, c’est dans un grand magasin qu’Alexandre exerce le métier de visuel. Comme il se plaît à dire, les mannequins sont comme des personnages, on les habillent en fonction de chaque histoire.

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