HONEYLAND ou la fin de l’harmonie

République de Macédoine, 2019
Note: ★★★★
Où voir le film

Les cinéastes Tamara Kotvska et Ljubomir Stefanov, les deux à leur premier long métrage, livrent un documentaire d’une grande beauté visuelle et humaine qui est à la fois extrêmement tragique. Le film nous montre le quotidien de Hatidze, dernière apicultrice artisanale d’Europe. Une œuvre riche en métaphores possibles même si elle est d’une simplicité désarmante. À découvrir et à explorer.

Hatidze Muratova avec ses ruches d’abeilles | Crédits : Ljubo Stefanov

Honeyland a été couronné de trois prix dans la section documentaire de l’édition 2019 du Festival du Film de Sundance (Grand Prix du jury, Prix spécial du jury Impact and Change et meilleur direction photo), prix amplement mérités. Avant toute chose, et ce en moins de cinq minutes de visionnement, il est évident que les directeurs photo Fejmi Daut et Samir Ljuma ont fait un travail exceptionnel et impressionnant avec la lumière naturelle du désert en Macédonie.  Les images passant d’une lumière du jour aux couchers de soleil, aux lueurs de chandelles dans un noir complet. Ces journées passées avec Hatidze Muratova sont visuellement magnifiques, mais progressivement tragiques.

Hatidze et son fidèle compagnon | Crédits : Samir Ljuma

Si les premières minutes du film sont plutôt contemplatives (plans d’ensemble de Hatidze dans les champs avec ses vêtements colorés, plans dans l’intimité d’elle et sa mère âgée), les cinéastes marqueront le contraste de leur sujet au reste du monde lors d’une visite en ville pour la vente de son miel d’exception. Elle prendra le bus avec un punk, cherchera une teinture à cheveux couleur noisette, marchandera avec les commerçants du marché. Son isolation dans sa maison de pierres sera brisée lorsqu’une famille nomade s’installera sur le terrain voisin. Composée d’un couple, de six enfants et d’un troupeau de bétail, la famille et leur arrivée piqueront la curiosité de Hatidze qui deviendra très amicale avec les nouveaux arrivants.

La famille nomade qui vient s’installer sur un terrain voisin de Hatidze | Crédits : Ljubo Stefanov

Sans précision temporelle ou même de narration, le film documente l’évolution et les impacts de leur arrivée sur la pratique de leur sujet principal. En ce que l’on assume être les semaines qui suivent, la relation de Hatidze et la famille passera d’un esprit de famille à une opposition. Des scènes calmes et sympathiques (partage de nourriture, regroupement autour d’un feu), les cinéastes marqueront la perturbation du quotidien par une scène saccadée au montage plus vivant que le reste du film où les enfants tentent d’organiser leur troupeau de bétail; cornes, coups de pieds, lasso, chutes, loin du calme des abeilles. Une autre scène du genre fera son apparition quelques minutes plus tard, mais cette fois nous montrant des combats de lutte au village que l’on assume être près de leur désert. Cette frénésie des combats entre jeunes hommes sera immédiatement suivie par les jeunes frères luttant devant leur maison, imitant ainsi les combats de la foire.

Une des jeunes filles de la famille voisine | Crédits : Ljubo Stefanov

Les cinéastes soulignent par ces deux scènes de lutte le propos de leur film : Hatidze est envahie par la société. Parce que si la famille était sympathique, dans tous ses défauts, la suite affectera Hatidze de manière permanente. Désirant de bien nourrir sa famille -à n’importe quel prix- le père diversifiera ses activités économiques. En plus du bétail, il commencera l’élevage d’abeilles avec l’aide de sa voisine. Mais dans un désir de profit, surtout appuyé par les pressions d’un marchand, il ne respectera pas les directives (infaillibles) de l’apicultrice expérimentée en vendant la quasi-totalité des alvéoles et du miel de ses abeilles, résultant à l’attaque des colonies voisines sur celle de la dame.

Une des jeunes filles de la famille voisine | Crédits : Ljubo Stefanov

Le film met au cœur de son histoire les relations humaines, toujours à partir de leur protagoniste principale. Hatidze et sa mère, une dame de 85 ans avec une blessure permanente au visage, clouée au lit depuis plus de quatre ans. Hatidze et les marchands en ville. Hatidze et la famille voisine. Hatidze et son territoire. Hatidze et un des fils de la famille qui développeront une belle relation. Hatidze et le père en conflit. Pour terminer avec sa relation à elle-même et les questionnements qu’engendrent les transformations de son environnement.

Hatidze Muratova et sa mère | Crédits : Samir Ljuma

Honeyland est un film simple (caméra d’observation, aucune narration, aucune musique) qui laisse les évènements se dérouler devant sa lentille. La force demeure dans cette simplicité, préférant laisser les choses se révéler que de les révéler par le geste documentaire. Ainsi, plusieurs métaphores ou analogies sont possibles, toutes malheureusement tragiques. L’histoire de Haditze Muratova est celle de milliers, et d’autrefois de millions. On peut décider d’adopter la vision de l’invasion (nocive) de la société sur le paisible et autosuffisant style de vie de la protagoniste, vision appuyée par les deux scènes de luttes et la pénétration de cette activité dans son intimité. On peut également choisir la vision du commentaire capitaliste où, sous prétexte de profit, on exploite, détruit et vole les ressources d’une personne isolée. On utilise également ses connaissances précieuses pour ensuite détruire l’autosuffisance plus que centenaire.

Hatidze et le fils voisin avec lequel elle développera une bonne relation | Crédits : Ljubo Stefanov

Un documentaire riche en symbolique, mais surtout riche en valeur humaine. Qu’Honeyland parle d’abeilles, de miel, d’une femme, d’une pratique, de la famille, d’une société, du capitalisme, du capitalisme sauvage ou de colonialisme, il n’en reste que Honeyland met au cœur de son propos l’expérience humaine, gage de succès en documentaire.

Hatidze Muratova en hiver | Crédits : Samir Ljuma

Bande-annonce avec sous-titres français :

Durée : 1h23

Ouvoir.ca

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