FILMS DE LA DÉCENNIE : FILMS FRANÇAIS PARTIE 2

Plusieurs membres de l’équipe de rédaction de Cinémaniak ont proposé, compilé, classé et discuté des films qu’ils considèrent comme ceux de la décennie. Pour écouter les dévoilements et les débats entourant les films du classement, rendez-vous sur la page de la baladodiffusion produite en partenariat avec CISM

Pour cette deuxième partie de ce dossier, Cinémaniak se prononce sur les films de la France. Voici les positions 10 à 1 des meilleurs films français de la décennie selon les rédacteurs de Cinémaniak. Les position 20 à 11, c’est par ici.

 

POSITION 10

SYNONYMES de NADAV LAPID

2019

Comment décrire Synonymes ? On peut commencer par le fait qu’il a obtenu l’Ours d’or à la Berlinale en 2019. Synonymes est un film difficile à saisir, impossible à comprendre dans son entièreté au premier visionnement. Nadav Lapid réalise une œuvre complexe avec un protagoniste principal particulier. Synonymes c’est l’histoire de Yoav (interprété par le magnétique Tom Mercier, dans son premier rôle), ancien soldat immigré à Paris pour renier sa mère patrie Israël. Il errera dans la ville avec son précieux dictionnaire hébreux-français et apprendra des mots français et leurs synonymes. Suite à une hypothermie, il fera la rencontre de Caroline et Émile, deux Parisiens bien nantis. Leur amitié à trois deviendra rapidement étrange. Lapid alterne sa caméra entre une fixe dans les intérieurs et une épaule dans les extérieurs. Le jeu de Mercier est quasi stoïque sans jamais être véritablement froid. Les relations entre tous les personnages sont ambigües et empreintes d’une tension sexuelle constante. Le film est une expérience qui peut en rebuter plusieurs, mais qui pour les curieux, fascinera. À commencer par le manteau jaune que l’on voudrait tous posséder. Synonymes c’est la fuite d’un personnage qui tente de se réinventer. Mais il découvre qu’il n’est qu’un synonyme de la vie qu’il laisse derrière.

 

POSITION 9

HOLY MOTORS de LEOS CARAX

2012

Holy Motors de Leos Carax c’est un requiem grandiose, une symphonie, un film-hommage avec plein d’envolées dramatiques, une ode avec plein de fulgurances qui rappellent plusieurs époques du cinéma de façon implicite et explicite qui montre que la vie et la mort du cinéma sont irrémédiablement entrelacées. Et puis il y a Denis Lavant bien-sûr qui est un homme-orchestre de cinéma, qui joue tous les rôles, c’est surement son plus beau rôle des années 2010 et c’est un acteur ACTEUR, qui sait aimer l’art, qui représente l’Art, sous toutes ses formes, dans des rôles aussi effrayants qu’inattendus, le plus souvent. Et il y a évidemment tout son travail sur le corps, la gestuelle, on vit chaque fois qu’on le voit à l’écran comme une espèce de déconstruction du corps de l’artiste mis en scène. Du banquier Vogan à M. Merde, du père de famille à la vieille mendiante, M. Oscar au visage si caractéristique, presque primitif – déambule dans Paris, ville lumière, où toutes les possibilités du cinéma semblent pouvoir s’actualiser. C’est un exercice de condensation extrême, Carax interroge le cinéma sur sa matière même et sur son avenir, en partant du cinéma des premiers temps, à ce qui n’était presque même pas encore considéré comme du cinéma, pour en arriver à la motion capture. Il s’interroge et nous interroge sur la puissance du réel, sur ce que c’est aujourd’hui, LA CRÉATION ARTISTIQUE et ses contingences.

Voir ce que l’on en avait dit à sa sortie sur les écrans.

 

POSITION 8

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE de CHRISTOPHE HONORÉ

2018

Il est de ces films sincères et touchants qui apposent leur signature dès les premières minutes en marquant substantiellement notre cœur et notre mémoire d’une empreinte indélébile. Plaire, aimer et courir vite fait partie de ceux-là. Sorti en 2018, le long métrage est de loin la plus riche, complexe et abordable des œuvres de Christophe Honoré, affichant un langage cinématographique pénétrant dont on savoure chaque moment, scènes après scènes, comme une madeleine de Proust. 1993. Jacques (Pierre Deladonchamps) est un écrivain, trentenaire et sidéen. Arthur (Vincent Lacoste) est un étudiant Rennais de 22 ans qui couche avec des garçons et sort avec des filles. Leur rencontre insolite et fortuite, aussi déraisonnable qu’inattendue, va venir chambouler leurs plans de vie.

On n’avait pas senti Christophe Honoré aussi inspiré et investit depuis la sortie de Les chansons d’amour (2007), à ce jour son film le plus populaire auprès des critiques comme du public. Quel plaisir de retrouver la même frénésie poétique pour décrire les rencontres amoureuses, les hésitations du cœur et la peur de l’éphémère. Il y a une forme de pudeur dans sa volonté de ne pas tout verbaliser pour mieux laisser parler le frisson des corps d’Arthur et Jacques qui s’entrelacent et embrassent, le temps d’un instant, un destin commun vivant réciproquement leur premier et dernier amour. Honoré prend le temps d’installer sa romance et cherche à ralentir son histoire, teintée d’un spleen constant pour mieux saisir l’urgence de la maladie qu’il oppose ainsi aux vétilles du quotidien où se cachent la peur de ne pas se revoir. Une peur qui fait monter le désir d’un cran et incite les protagonistes à saisir l’instant présent, sans se soucier des lendemains incertains. Rien ne sert de courir, il faut s’aimer à point.

Voir ce que l’on en avait dit à sa sortie sur les écrans.

 

POSITION 7

CLIMAX de GASPAR NOÉ

2018

Cinquième offrande de Gaspard Noé, Climax est une expérience cinématographique comme il sait si bien la faire. Entre déclaration d’amour à la danse (scène d’ouverture), commentaire sur la France (l’enfer qui suivra), le film est un huis clôt infernal. Noé a tourné un film en deux plans séquences, sans scénario, en 15 jours. Cette liberté lui permet d’explorer le mouvement, tant celui de la caméra que ceux des corps de sa distribution très diversifiée. Une fois les membres de la troupe de danse sous les influences du LSD (versé dans la sangria à l’insu de tous), le film bascule dans une enquête surréelle pour trouver le coupable. Dans cette seconde partie également filmée en plan séquence, Sofia Boutella mène ce délire psychédélique et violent. Fidèle à son habitude, les œuvres du cinéaste ne laissent aucun spectateur indifférent, pour le bien ou pour le mal.

 

POSITION 6

ELLE de PAUL VERHOEVEN

2016

Elle. Un film qui dérange certainement. Avec son personnage principal qui défie à peu près tout de ce que l’on attend d’elle. Le film nous montre la réaction de Michèle, femme dirigeante d’une compagnie de jeux vidéo, à la suite d’un viol commis par son voisin. Elle passera à travers plusieurs réactions, touchant plusieurs aspects de sa vie; de sa sexualité à son désir de vengeance. Michèle développera alors une relation particulière avec son agresseur. Le film Elle ne se préoccupe pas de ce qui est bien ou mal, mais suit, traque son personnage dans tous ses gestes et ses actions. Elle, Michèle, n’a rien à prouver, rien à démontrer. Elle vit avec ce qui lui est arrivé, son viol, mais aussi son passé trouble avec son père. Elle est autonome et ne repose que sur ses aptitudes de survie. Elle n’est ni victime, ni bourreau, ni vengeresse comme le cinéma nous a habitué. Film difficile qui déstabilise, mené de front par une Isabelle Huppert au sommet de son art, au sommet de la complexité qu’elle peut apporter à son jeu. Parce que si le film est somme toute convenu dans la réalisation de Paul Verhoeven (on l’a déjà connu plus grandiose), cette position si élevée dans ce palmarès est une célébration d’une des plus grandes actrices de sa génération, une des plus grandes actrices vivantes : Isabelle Huppert.

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POSITION 5

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU de CÉLINE SCIAMMA

2019

Il y a des films qu’il faut voir comme des invitations à révolutionner son regard. Celui-ci en fait partie. Accepter d’entrer dans le gynécée du quatrième film de Céline Sciamma, c’est se laisser imprégner par des couleurs, des lumières, des compositions dans un film à l’esthétique sobre, presque rêche car dépouillée, une économie à l’os. Pénétrer dans cette antichambre de la masculinité évincée le temps d’un amour, c’est accepter de voir, et certainement, de se voir, désirer autrement. Sciamma propose donc un film léché, maniériste, où s’entrelacent perpétuellement dans une fluidité toute nouvelle, peinture et cinéma, regardante et regardée, désirante et désirée. À bas la dynamique actif-passif du regardant et de la regardée, ici, on goûte une émancipation furtive mais brûlante, un désir qui, s’il est condamné par une société aux structures déjà fissurées, ne renonce pas à son intensité. Car ici, il s’agit d’amour libre, et si l’amour se pliait absolument aux rigidités du patriarcat, on le saurait… Portrait de la jeune fille en feu, c’est tout cela. Et même plus.

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Voir ce que Prune en avait dit à sa sortie sur les écrans.

 

POSITION 4

LA VIE D’ADÈLE de ABDELATIF KÉCHICHE

2013

La vie d’Adèle est le 5ème film d’Abdélatif Kechiche. Il a remporté la palme d’or à Cannes en 2013, le jury ayant tenu à souligner à l’unanimité le travail du réalisateur et de ses deux actrices.
Adèle (Adèle Exarchopoulos) a 15 ans, c’est une fille plutôt terre à terre mais qui rêve du grand amour. Elle sort avec Thomas un garçon de son école mais très vite, c’est sa rencontre avec la belle Emma (Léa Seydoux) aux cheveux bleus qui vient perturber son quotidien et ses nuits de manière érotique. Le film s’attarde à nous raconter cette vie à travers un amour passionnel et charnel qui finit par se désincarner.
Tous les films de Kechiche ont en commun une intrigue sans emphase et un intérêt pour des thématiques sociales (immigration, clandestinité, ici sexualité lesbienne) appuyées par une mise en scène dont l’esthétique dépouillée est proche du documentaire (un cadre qui bouge caméra à l’épaule, beaucoup de comédiens non professionnels, un scénario très écrit mais qui laisse croire à de l’improvisation). Il privilégie dans son scénario des scènes de la vie quotidienne somme toute banales. Les scènes de repas lui permettent alors de mettre en exergue les différences sociales des deux protagonistes. Adèle ne rêve que d’être institutrice, de tenir une maison et d’aimer Emma. Cette dernière est une artiste peintre pleine d’ambition évoluant dans un milieu bourgeois, cultivé et intellectuel. Elle ne conçoit pas que sa partenaire puisse se contenter de plaisirs simples. Pour elle, il faut créer et utiliser son intellect. Adèle devient alors de plus en plus transparente aux yeux de sa compagne qui ne la regarde plus et perd tout intérêt à son égard.

Voir ce que l’on en avait dit à sa sortie sur les écrans.

 

POSITION 3

120 BATTEMENTS PAR MINUTE de ROBIN CAMPILLO

2017

À Paris au début des années 1990, des militants du groupe Act-Up multiplient les actions de conscientisation à la cause de la lutte contre le sida et combattent l’indifférence des pouvoirs publics et de la population. Nouveau venu au sein du groupe, Nathan (Arnaud Valois) s’intéressera et s’éprendra d’un membre plus radical, le séropositif Sean (Nahuel Pérez Biscayart).
Le film a une dimension sociale et politique quasi documentaire ultra intéressante et pertinente. Le réalisateur Robin Campillo nous fait entrer dans cet univers et redécouvrir cette époque pas si lointaine où des jeunes se battaient littéralement pour leur vie. La rébellion et la lutte sociale sont au cœur de son récit où les idées sont débattues de manière à stimuler le spectateur autant intellectuellement qu’émotionnellement. De manière fluide, cette dimension sociale du film passe à l’intime à travers l’histoire d’amour entre Nathan et Sean. Celle-ci est d’autant plus émouvante qu’elle se joue sur fond de mort imminente.

 

POSITION 2

POSITION 2

POLISSE de MAÏWENN

2011

Film dramatique s’il en est, Polisse écrit et réalisé par Maïwenn, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2011 où il reçoit le prix du jury, n’est pas passé inaperçu à sa sortie. Chronique d’une France souffrante, on en retiendra la proximité forte avec ses sujets, des enfants en danger, adolescence à la dérive, et mineurs malmenés. Un film porté par un montage remarqué – récompensé par un César – qui traduit une fureur de vivre, une urgence de sauver, mais aussi les tourments de ceux et celles dont c’est le difficile rôle. Un film percutant à bien des égards, tant au niveau de ses acteurs, que de son sujet on l’aura compris. Choral, intime et collectif, Polisse porte une rage, aussi désordonnée que puissante, en mot, un film de sur-vivants. Avec une distribution impressionnante comprenant Karin Viard, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, Joey Starr, Emmanuelle Bercot et plusieurs autres. 

Voir ce que l’on en avait dit à sa sortie sur les écrans.

 

POSITION 1

GRAVE de JULIA DUCOURNAU

2016

Grave de Julia Ducournau est une expérience cinématographique qui se vit de l’intérieur. Sensorielle et hypnotique, on la ressent dans tout notre corps et on en ressort le souffle coupé. Le film raconte l’histoire de Justine (Garance Marillier), une jeune fille timide et réservée, aux allures quelque peu tomboy, qui fait son entrée à l’école vétérinaire où étudie également sa sœur aînée Alexia (Ella Rumpf), beaucoup plus dévergondée qu’elle. Qui dit entrée à l’école, dit initiation et il semble que les vétérinaires vivent de façon très intense ce rite obligatoire. Lors d’une épreuve, Justine est forcée par sa sœur à manger un rein de lapin cru même si l’étudiante est strictement végétarienne depuis sa naissance. La digestion sera donc très difficile et créera une réaction allergique assez violente chez la jeune fille. Cet incident crée chez elle un effet boule de neige qui transformera graduellement la jeune fille timide rencontrée au début du film en une jeune femme beaucoup plus consciente de son corps, de sa sexualité et surtout de sa soif de chair animale… et humaine.

Grave est un film troublant et magnifique à la fois qui transcende complètement le genre du film d’horreur ou de cannibalisme pour construire une fascinante étude de personnage. La réalisatrice mêle beauté et horreur pour créer quelque chose de sensuel, voire d’érotique qui, au-delà du gore, et à travers cette obsession pour la chair, cherche surtout à traduire des enjeux d’identité, plus précisément l’identité de la femme, son rapport à son corps et son émancipation, le tout à un âge charnière, celui de la fin de l’adolescence. On se retrouve devant un film intense, étrange et jouissif. Un petit bijou cinématographique qui nous prend par les tripes. Du grand cinéma.

 

 

Cette compilation est une collaboration entre Marc-Antoine Lévesque, Alexandre Blasquez, Jules Couturier, Maxime Labrecque, Alice Michaud-Lapointe et Prune Paychat.

Ouvoir.ca

2 Comments

  1. Marc-Antoine Lévesque
    19 mai 2020
    Reply

    Bonjour M. Filion,
    Tout d’abord merci de votre opinion, toujours plaisant de savoir que nous sommes écoutés et lus.
    Je comprends votre propos. Comme il est expliqué dans le balado, les classements ont été faits par un calcul mathématique à partir des classements individuels des membres de Cinémaniak ainsi que de quatre sites de compilation de critiques, ce n’est pas une science exacte et cela peut donner des résultats surprenants.
    Cela dit, la première position peut effectivement être sujette à débat, mais d’affirmer que l’exercice n’a aucune crédibilité et qu’il manque de sérieux alors que la méthode est explicitée, et que le classement est ridicule, demeure votre opinion.
    La critique n’est jamais une autorité absolue, elle existe pour permettre une diversité d’opinions et de lectures des oeuvres qui nous intéressent. La critique est une subjectivité appuyée d’éléments objectifs auxquels les critiques et les lecteurs accordent la valeur qu’ils lui jugent appropriée. Il serait faux d’affirmer que la critique dicte quoi que ce soit sur les oeuvres. Nous avons abordé l’exercice présent de cette façon, et pas autrement.
    Sachez que ce ne sont pas tous les membres de la rédaction qui positionneraient ces films dans cet ordre, ce sont les aléas des calculs mathématiques. L’exercice de classer à l’aide d’un calcul est justement pour provoquer des discussions (plusieurs des chroniqueurs ne sont pas ‘amoureux’ de quelques films qu’ils présentent). Nous avons fait ce choix parce qu’il est IMPOSSIBLE d’obtenir consensus auprès de tous les membres.
    Il est dommage que vous considériez ce seul classement comme une invitation à passer à autre chose! Tant que l’amour du cinéma ne vous quitte pas. Et nous serions curieux de connaître votre classement, si l’exercice vous dit.
    Bonne journée!

  2. Stéphane Filion
    8 mai 2020
    Reply

    « Grave » comme meilleur film français de la décennie ??? Vraiment ?
    Ben voyons donc… Bien sûr, ce film n’est pas ce qu’il en a l’air à première vue. Il a ses qualités lorsqu’on le regarde au 2e, au 3e, au 4e degré, certes.
    Mais soyons sérieux là…
    Un chef-d’oeuvre ? Un grand film ? Le meilleur français de la décennie ?
    Franchement…
    En plaçant « Grave » à votre premier rang, toutes vos listes perdent toute crédibilité.

    Vraiment et ridiculement décevant comme exercice.
    J’écoute votre balado mais je crois bien que je vais arrêter tout ça et passer à autre chose… De plus sérieux, de plus crédible…

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