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Entrevue avec le cinéaste Juan Andrés Arango, réalisateur de X Quinientos, explorateur d’identités

Entrevue avec le cinéaste Juan Andrés Arango, réalisateur de X Quinientos, explorateur d’identités
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Juan Andrés Arango est un cinéaste colombo-canadien qui vit aujourd’hui à Montréal après avoir vécu dans plusieurs pays où il a étudié et pratiqué le 7e art. X Quinientos est son deuxième long-métrage, après l’acclamé Playa D.C. qui l’a propulsé sur le circuit des festivals, se rendant même jusqu’à Cannes, et l’a amené à représenter la Colombie aux Oscars en 2014. Son nouveau film raconte trois histoires parallèles de jeunes migrants dont l’identité est transformée par leur expérience d’émigration. Cinémaniak a rencontré ce cinéaste très authentique, au regard curieux et passionné, pour discuter d’émigration, d’identité, de sous-cultures et de l’art de faire du cinéma autrement.

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Juan Andrés Arango - X Quinientos - cinemaniak.net

Crédit photo: Téléfilm Canada

Entrevue

Quelle a été l’inspiration du film ?

L’idée du film est venue de mon expérience personnelle comme immigrant, une réalité que je connais depuis que je suis très jeune. Je suis parti de mon pays natal, la Colombie, à 15 ans pour aller étudier seul sans mes parents. L’expérience d’être adolescent et émigrant m’a complètement transformé. Quand je suis retourné en Colombie à 18 ans, j’étais déjà une toute autre personne. Cette expérience a créée en moi une curiosité très forte pour la transformation identitaire qu’elle génère quand elle est vécue à cette époque de la vie. Dans le film, j’ai voulu explorer cette transformation dans trois contextes radicalement différents, le Mexique, la Colombie et le Canada. Ce sont des endroits où j’ai moi-même été immigrant à différents moments de ma vie, où j’ai dû essayer de me créer une place dans un espace qui au début m’apparaissait parfaitement étranger. C’était intéressant de créer ces trois expériences humaines dans des milieux différents à cause des interactions entre ces trois contextes.

Pourquoi avoir choisi ces trois personnages?

Mon film explore le sujet de la transformation culturelle ou comment notre identité est affectée par les images d’ailleurs et comment on prend ces images pour les adapter à notre identité. Mes trois personnages sont dans une phase de grande transformation identitaire. Dans le cas d’Alex en Colombie, il habite dans un quartier afro-colombien, où 95 % de la population est noire. Influencés par la culture américaine, délaissés par l’État colombien, les gens s’identifient plus à l’imaginaire afro-américain de grandes villes comme New-York, avec leurs rappeurs ou leurs joueurs de basket-ball, qu’à leur pays d’origine. Alex adopte donc cet imaginaire et l’adapte à son pays, à sa réalité. Dans le cas de David, le Mexicain, il arrive dans une ville où le fait d’être indigène et adolescent le place sur la défensive, tout en bas de l’échelle sociale. Il a besoin de s’identifier à une forme de résistance. Dans l’identité punk, il trouve une façon de se retrouver, de parler sa langue et d’affirmer son identité sexuelle, alors que la culture cholo de son quartier lui demandait de nier son identité autochtone et sexuelle. Quant à Maria, à l’instar de plusieurs Philippins immigrés à Montréal, elle trouve dans la culture cholo une identité qui la protège. C’était ce concept d’identités en mutation que je voulais illustrer à travers mes personnages.

Est-ce que vous connaissiez ces cultures punk ou cholo, des cultures plus associées à la jeunesse?

Oui, j’ai été proche personnellement, à différents moments de ma vie, de ces cultures-là. J’ai eu une phase punk, une phase cholo. Lors de la préparation de mon film précédent La Playa D.C., j’ai commencé à écouter beaucoup de rap américain car c’est une musique qui était très présente dans le milieu où évoluaient les personnages de ce film. C’est surtout un résultat de la recherche que j’ai faite pendant deux ans. Je suis allé dans les trois villes où se déroule le film. À chaque préparation, je vais où les gens se rencontrent et j’observe ce qui se passe dans les rues. J’écoute la musique qu’ils écoutent et je parle, de façon très informelle, avec les gens, sans caméra. À Montréal, je suis allé dans les centres communautaires de Côte-des-Neiges, dans les parcs, dans les églises.

Juan Andrés Arango - X Quinientos - cinemaniak.net

Crédit photo: Cult Mtl

Tous les personnages de X Quinientos sont jeunes, comme c’était le cas dans votre premier film. Pourquoi ce choix de personnages jeunes ?

Ce qui m’intéresse le plus comme réalisateur c’est la transformation humaine. L’adolescence est une période très importante pour cela. Et quand l’adolescence est mêlée à l’émigration, qui est un autre facteur de transformation, celle-ci devient encore plus radicale.

La violence est présente dans les trois histoires, pourquoi?

J’ai grandi en Colombie où la violence était très présente. Elle faisait partie de mon quotidien. Je ne voyais pas des morts à tous les jours dans la rue mais il y avait cette menace constante que l’on ressentait tous. J’ai voulu explorer les réalités dures et radicales de ces villes. La violence n’est pas le sujet principal de mon film et n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Néanmoins, je suis d’avis que lorsqu’on explore des endroits comme ceux-là, il faut essayer de refléter leur réalité. Comme la violence fait partie de la vie au Mexique et en Colombie, je me devais de l’inclure dans le film.

Il y a beaucoup de thèmes récurrents dans vos deux films. Resterez-vous dans cette lignée pour vos prochains films ou comptez-vous explorer quelque chose de nouveau ?

Je suis en train de développer un prochain film qui s’appelle La lumière d’Ungava qui reprend des thèmes présents dans ma filmographie, comme la migration. Il y a un personnage adolescent encore mais aussi un personnage plus vieux. Il y a certainement une continuité car ce sont des sujets qui me tiennent à cœur. Mais ce nouveau film sera quelque peu différent car c’est une histoire qui se déroule dans un contexte naturelle immense et très peu peuplé, ce qui contraste avec mes deux autres films qui sont essentiellement urbains.

Est-ce que la production est commencée ?

L’écriture est déjà commencée. La recherche aussi. Je me rends sur place, je fais de la localisation. Cette fois-ci, l’action se déroule sur les rivières du Pacifique colombien où il a des villages uniquement reliés par l’eau ainsi que dans des villages inuit du Nunavut qui sont aussi juste reliés par l’eau. Chaque endroit représente un moment de la vie de mon personnage.

Juan Andrés Arango - X Quinientos - cinemaniak.net

Crédit photo: Palm Springs International Film Festival

De retour à X Quinientos, comment fonctionne une coproduction entre trois pays ?

Seulement le directeur photo, le premier assistant caméra et moi étions présents aux trois endroits. Pour le reste, des compagnies de production différentes pour chaque pays m’ont aidé à mettre en place une équipe de gens qui connaissaient bien chacun de ces milieux spécifiques. J’ai donc travaillé avec trois équipes très différentes, avec une énergie et des façons de faire du cinéma très différentes. L’ensemble a été une expérience super enrichissante pour moi. C’était comme tourner trois films différents, ce qui représente beaucoup de travail mais comme la partie que j’aime le plus de mon métier est le tournage, j’ai pu en profiter longtemps. On parle de 50 jours de tournages répartis sur presque tout 2016. En arrivant sur place, je faisais du casting sauvage dans la rue, je préparais les acteurs, on faisait la pré-production, puis le tournage, ensuite on partait et on recommençait le processus dans une autre ville.

Parlez-moi du travail avec des acteurs non professionnels…

C’est quelque chose que j’apprécie énormément. Mes films parlent toujours de réalités très spécifiques. Cette approche fonctionne très bien quand on trouve des gens qui ont un lien émotif très fort avec cette réalité et qui portent en eux tout ce que c’est de vivre dans ces contextes marginaux. L’étape du casting est donc très longue. Pour Alex, on a passé 650 personnes en audition. Je cherche quelqu’un qui a une énergie similaire à celle de mon personnage et qui va donc pourvoir réagir de façon très spontané dans les situations du film. Aucun d’entre eux n’avait jamais joué et ils ont tous été incroyables. Après, il est très important d’établir un lien de confiance avec eux parce que je laisse beaucoup de place à l’improvisation. Même si j’ai écrit un scénario, dont j’avais même 15 versions, je ne leur laisse pas le lire. Le scénario a surtout servi à orienter l’équipe et à obtenir le financement pour faire le film. Je n’aime pas que les acteurs lisent car je ne veux pas qu’ils apprennent les lignes par cœur. Je préfère qu’on trouve la façon de faire les scènes ensemble. On se réunit, on discute et on analyse la scène et les réactions de leur personnage avec eux. Chacun a travaillé très longtemps sur son personnage, le connaît intimement.

Le film est passé dans plusieurs festivals, comment décrivez-vous cette expérience?

C’est génial les festivals. J’aime le contact direct et les conversations avec les spectateurs, la réaction des publics de cultures très différentes, les échanges avec d’autres artisans, etc. J’apprécie de pouvoir être accompagné des acteurs. Aucun de mes acteurs n’avait jamais voyagé. C’était la première fois qu’ils prenaient l’avion, qu’ils sortaient de la Colombie ou du Mexique.

Est-ce que le film sort en salles ailleurs qu’au Québec ?

Le film sort en avril à Montréal, en mai en Colombie et en septembre au Mexique. Je vais aller en Colombie et au Mexique pour la sortie en salles. C’est très important pour moi. En Colombie, on va faire une première en extérieur dans le quartier où le film a été tourné avec tous les gens qui ont participé.

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Fondée en 2012, Cinémaniak est une revue de cinéma exclusivement web qui s’est donnée comme mission de promouvoir le septième art sur le continent nord-américain. Notre mission est de donner la parole à des passionnés de cinéma capables de rendre accessible l’art qu’ils affectionnent.
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Jules Couturier Entre Jules Couturier et le septième art, c’est une histoire qui dure depuis toujours. Du plus loin qu’il se rappelle, le cinéma l’a toujours fasciné. La critique de cinéma est un prolongement de son discours intérieur. Ouvert à différents genres, il a toutefois une préférence pour les œuvres présentant des personnages issus de cultures marginales, rebelles, des personnages en transformation, confrontés à des expériences initiatiques, animés d’une révolte ou d’un désir de dépassement. Il est adepte d’un cinéma de l’espoir, pourrait-on dire, qui enrichit la réflexion sur la condition humaine sans sacrifier pour autant au plaisir ou au divertissement. Il complète actuellement des études universitaires en écriture de scénario et en création littéraire. Objectif : entretenir sa flamme pour le cinéma.

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