Synopsis : À l’aube de son cinquantième anniversaire, Nacer Belkacem rêve d’une vie meilleure. Il s’est pourtant bâti, au fil des années, une situation enviable aux yeux de tous : père de famille aimant, mari comblé, employé exemplaire et citoyen respecté de sa communauté. Mais ce n’est pas assez, Nacer en veut plus. Après une série d’investissements imprudents, il accumule les dettes et les mensonges. Désormais étranglé financièrement, Nacer met en place un plan risqué pour tenter de sauver ce qu’il lui reste. Le cinéaste Mathieu Denis orchestre avec doigté et finesse une lente descente aux enfers, dans laquelle le comédien Samir Guesmi excelle sous les traits de cet homme à la dérive.
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Gagne ton ciel est librement adapté de faits réels. On y suit un homme ordinaire qui va commettre un geste irréparable, animé par un désir irrépressible de réussite. Quels sont les éléments de cette histoire qui ont motivé l’écriture d’un long métrage?
Mathieu Denis : Il y a plusieurs éléments. Une des premières choses qui m’a intrigué à l’époque, c’est l’homme derrière le fait divers. Qu’est-ce qui peut bien pousser un homme, père de famille avec un bon emploi, à poser un geste aussi grave que celui qui a été commis? Puis, petit à petit, en faisant un petit peu de recherches sur le sujet, il y a eu la question financière qui est apparue. C’était un homme criblé de dettes, 250 000 $ sur des cartes de crédit. Il était donc vraiment pris à la gorge. J’avais envie de parler de ça, de ce monde dans lequel on vit où le système économique qui régit nos vies est de plus en plus impitoyable. Je pense que de nos jours, c’est un système qui agit comme un monopole, un système de pensées sans compétition. Et j’ai l’impression que ce système-là devient de plus en plus inhumain, de plus en plus insoutenable. Il finit donc par nous rendre aussi de plus en plus inhumains. J’avais envie d’explorer ça. Par la suite, il y a eu toute la question autour de l’origine maghrébine du personnage. À l’époque, quand l’histoire est sortie, il y a eu des réactions très surprenantes autour de ça, il y avait plein…comment dire…
D’amalgames?
MD : Oui d’amalgames et de suppositions franchement racistes. J’ai alors eu l’impression que c’était un thème qu’il était important d’aborder. Je voulais parler de la vie d’un immigrant au Québec, de ce que ça veut dire, de ce que ça implique. J’ai eu l’intuition que ça avait aussi joué un rôle dans l’espèce de drame sur l’homme qui a inspiré le personnage de Nacer.
Est-ce que vous trouvez que la situation au Québec a changé dans les dernières années par rapport à l’immigration justement?
MD : J’ai l’impression que ça a changé pour le pire. Ça s’empire. Il y avait déjà des tensions, mais dernièrement, j’ai l’impression que l’influence du monde en général n’est pas bonne. Nos voisins, les États-Unis pour ne pas les nommer, ont adopté un régime qui a décomplexé le racisme selon moi. Ça a depuis fait des vagues et ça se répercute ici. J’ai le sentiment qu’il y a un inconfort grandissant autour des questions de l’immigration.
J’ai l’impression qu’au cœur de votre cinéma, l’un des thèmes qui revient souvent, c’est la lutte sociale. Celle politique de Corbo (2014) et celle estudiantine de Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2016). Ici le personnage de Nacer se révolte, entre autre, contre un système qui n’accorde pas les mêmes chances à une personne issue de l’immigration. Ça s’est décidé rapidement à l’écriture de parler de ces enjeux-là à travers ce personnage?
MD : Oui, c’était là dès le début car c’est un des éléments qui m’a interpellé dans l’histoire. J’avais l’impression que c’était important d’en parler. Mes films parlent de lutte sociale, mais ils parlent tous également d’identité. Et de cette façon, c’était une autre manière d’explorer le thème de l’identité au Québec.

Qu’est-ce qui selon vous rend la quête de Nacer universelle malgré tout?
MD : Nacer, ça pourrait être moi. Mis à part le fait que je ne vis pas la particularité de son drame et le racisme auquel il est confronté, tout ce qu’il vit, je pourrais le vivre. Dans le sens où être pris à la gorge par des dettes de cartes de crédit, je l’ai vécu. D’aller à l’école et de trouver que la voiture que conduit le père de l’ami de mon fils est plus belle et meilleure que la mienne, je le vis aussi à tous les jours. Je parle d’un monde dont je suis le produit. J’en suis même à la fois critique et complice. Donc, en ce sens, Nacer et moi, on est semblables.
Samir Guesmi, c’est votre deuxième tournage au Québec après Un été comme ça de Denis Côté (2022). Dans ce film-là, vous incarniez un travailleur social bienveillant, à l’image de vos personnages dans Camille redouble (Noémie Lvovsky, 2012) ou L’effet aquatique (Solveig Anspach, 2016). Ce qui est intéressant dans ce film, en mon sens, c’est la façon dont vous allez sonder la dualité de votre personnage, tiraillé entre ses valeurs familiales et son désir de réussite. Il y a une vraie dichotomie qui l’habite. Comment s’est passée la composition de votre personnage auquel on s’attache malgré tout?
Samir Guesmi : D’abord à partir d’un scénario qu’on lit. Je dis ça parce que cela me semble toujours très mystérieux la manière qu’on a d’aborder un rôle puisqu’au début, tout est théorique et idéologique. Quand on lit le script, tout ça est très abstrait. Ensuite, ce qui m’a beaucoup aidé, c’est d’être au Québec. J’habite en France comme vous le savez et je suis arrivé ici peu de temps avant le début du tournage, donc j’ai eu un sentiment d’urgence qui s’est installé. Ce sont des choses dont on ne se rend pas forcément compte lorsqu’on est déjà dans le travail. C’est juste une façon un peu instinctive de préparer le rôle parce qu’on sait que ça va avoir lieu. Donc oui, il est oppressé cet homme. Il est dans un sentiment d’urgence, il est toujours sur la crête. Et quand je suis arrivé, il a vite fallu se préparer, il a vite fallu faire connaissance avec Mathieu et le reste de l’équipe. Ce sentiment d’urgence a alors beaucoup contribué à l’état de Nacer. Et ça, on ne sait pas quand on le chope, quand on l’attrape. C’est une question d’énergie en fait. Après, le désir de la convoitise, le désir de gagner de l’argent, le désir de gravir les échelons socialement, tout ça, ce sont des choses qui parlent à beaucoup de monde je pense. On a tous un rapport personnel et intime vis-à-vis de ça, donc ça n’était pas une difficulté de rentrer dans la peau du personnage. Il a juste fallu se faire confiance et se jeter à l’eau.
Étant vous-même français, issue d’une deuxième génération d’immigrés d’origine maghrébine, avez-vous senti une façon de traiter l’immigration différemment au Québec par rapport à la France?
SG : Oui. On pourrait beaucoup questionner le regard et faire un film sur la majorité afin d’aller à l’endroit de leur réactivité un peu négative ou un peu hostile. Et ça, ça m’intéresse, parce que finalement, Nacer, même s’il n’a pas d’avis sur le racisme, ce n’est pas son prisme le regard qu’on a sur lui. Il n’a pas de prise, en fait. On le regarde comme on le regarde, comme je vous regarde et vice-versa. Donc le racisme, je n’ai pas grand-chose à en dire. Concernant Nacer, il a un socle, il a sa femme, il a ses enfants, il a son travail, il a sa communauté à travers l’association dont il est trésorier. Le reste, comment on le regarde importe peu.
Dans le cadre du travail, ça lui pose pourtant un problème parce qu’il a l’impression qu’il est mis à l’écart en raison de ses origines. À un moment donné, il questionne même son boss Richard.
MD : Oui, voilà. À part de jouer l’injustice et de se dire que ce n’est pas normal, il ne peut pas changer les gens en face. C’est pour ça que je dis que Nacer se retrouve vite dans une impasse, plus qu’une incompréhension, devant une injustice. Et à partir de là, il n’y a pas d’autre issue pour lui. Il prend un chemin parallèle plus que douteux qui va se retourner contre lui, mais puisque la méritocratie ne fonctionnera pas pour lui, il ne voit pas d’autres façons de s’en sortir. Donc il serait intéressant de questionner ce patron. Qu’est-ce qui l’empêche de promouvoir Nacer? Parce que visiblement, il est talentueux cet homme. Il travaille bien, il travaille même très bien. Qu’est-ce qui l’empêche, finalement, de le promouvoir? C’est pour ça que je disais que la question n’appartient pas à Nacer. Ce qui lui appartient, c’est de se retrouver face à un mur et de décider ce qu’il va en faire. Après, cette question de l’immigration, la peur, le racisme, la défiance, la méfiance, il ne peut que la subir.

Le personnage porte, je trouve, toute cette ambivalence que vous construisez avec les jeux de miroirs, les reflets en split screen. La mise en scène est particulièrement soignée, notamment la scène d’ouverture où, dans une lumière orangeâtre vaporeuse, une main flatte les contours d’une voiture de luxe, comme on caresse un rêve. L’homme semble le toucher du bout des doigts. Puis, la présence floue d’un concessionnaire automobile se révèle en arrière-plan et la lumière va basculer dans des teintes plus sombres quand ils vont pénétrer dans la voiture pour l’essayer. Au moyen d’un travelling avant, la caméra se resserre alors sur le personnage de Nacer comme un étau. À ce moment précis, enfermé dans l’habitacle par le cadre, son destin semble d’ores et déjà scellé en une seule scène. On sent rapidement qu’il court à sa perte et qu’on va assister à sa déchéance à la suite d’une succession de mauvais choix de vie. Ça m’a rappelé la scène d’ouverture d’A hero d’Asghar Farhadi (2021). Aviez-vous en tête dès le départ cette construction narrative qui laisse présager le sort du personnage sans aucun suspens?
MD : Oui. C’est drôle parce que cette scène-là, elle était présente dès le début. On a dû écrire 450 versions du scénario mais le film a toujours commencé par cette scène-là, précisément. C’était une certitude, puis une évidence, et ça fonctionne un peu comme un prologue. Je pense, comme tu dis, que ça nous annonce tout de suite les enjeux, puis ça nous signifie que c’est une tragédie ce film-là jusqu’à un certain point.
Complètement.

MD : Je pense que Nacer est déjà présenté comme un personnage tragique dans cette scène-là. On sent bien que ce rêve est une chimère et que c’est quelque chose qui va le perdre. Donc oui, c’était volontairement pensé et conçu comme ça. Après, durant le tournage, la main qui caresse la carrosserie, ce sont des choses qui se sont aussi construites avec Samir, avec les lieux qu’on avait.
SG : On parlait beaucoup de cette scène, je me rappelle. C’était un enjeu pour toi.
Et la boucle est intéressante parce qu’il y a aussi cette idée du serpent qui se mord la queue, cette notion de fatalité. Il m’a semblé voir sourdre le naturalisme propre aux personnages de Zola dans L’assommoir (Gervaise et Lantier), notamment avec cette inéluctabilité de la vie. J’ai apprécié que l’enjeu du film porte davantage sur les raisons qui poussent le personnage à poser un geste fort.
MD : Oui, c’est là que le film s’éloigne de la réalité du fait divers. Mais c’est une question importante que de se demander jusqu’où va-t-il aller? Va-t-il à un moment donné réaliser qu’il est en train de foncer dans un mur ou pas du tout? Dans ce processus-là, je pense que c’est aussi important qu’il prenne conscience de certaines choses, de ce qu’il avait vraiment à perdre et surtout, qu’il y avait bien plus grave que de perdre sa maison, son auto ou quoi que ce soit d’autres.
La direction photo de Sara Mishara (Tu dors Nicole, La grande noirceur, Les oiseaux ivres) vient également mettre en exergue l’ambivalence qui habite Nacer. Des couleurs chaudes pour les scènes en famille (apparence et réussite) et des couleurs froides lorsqu’il est au travail ou en train de magouiller (désespoir, déchéance). Il en est de même dans la réalisation très posée du début qui va complètement basculer dans la seconde partie. Je pense à cette scène de bascule justement où Nacer n’a plus les pieds sur terre au sens propre comme au sens figuré. Comment avez-vous travaillé votre mise en scène pour coller au plus près des personnages? Est-ce qu’il y a eu un travail en amont avec la directrice photo?
MD : Bien sûr. Le point de bascule, d’un point de vue de la mise en scène, je l’avais écrit dans le scénario. C’était donc une idée qui présente depuis longtemps. Après, pour ce qui est de la lumière, je reviendrais peut-être à ce que tu disais des reflets. Il y avait un peu cette idée de chaleur grâce à la lumière lorsqu’on est dans sa famille. C’est une façon de sentir viscéralement, ou subliminalement, qu’il y a quelque chose qu’il ne voit pas, qui est chaleureux, qui est bon, qui est bien pour lui, et dont il fait complètement abstraction. Et après, dans tous ces reflets, on a beaucoup joué avec l’ombre et la lumière. Il y avait un peu cette idée que Nacer est un personnage qui projette une image à son environnement tout en ayant beaucoup de choses qui se passent en arrière-plan derrière cette façade qu’il projette à son entourage. La lumière et la mise en scène nous ont beaucoup servi à révéler ça. Et à chaque fois que Nacer est seul, c’est comme si on le découvrait un peu mieux et un peu plus en profondeur. Voilà.

Pour Nacer, Novak est une sorte de gourou, de prédicateur dont il boit les paroles jusqu’à l’ivresse. Il ne met pas en perspective ce qu’il entend et prend tout au pied de la lettre. Ça me semble être mis en avant par le montage lorsqu’on entend les vidéos avec la voix off de Novak et que Nacer forge la signature de son ami Rachid pour faire des placements douteux. Est-ce qu’on peut voir, selon vous, le geste radical de Nacer comme une façon de tuer le père, de démystifier Novak, l’homme par qui tout a commencé?
MD : C’est une question qu’il faudrait poser à mon psychanalyste. Rires. C’est très intéressant. Je n’ai pas réfléchi à la chose de cette façon, mais c’est une analyse intéressante parce que j’ai remarqué que dans chacun de mes films, tous les personnages que j’écris ont une relation particulière avec leur père. C’est un thème toujours souterrain dans mes films, mais ce n’est pas conscient du tout. Je n’ai pas réfléchi à Novak comme une figure paternelle. Pour moi, c’est vraiment un personnage qui représente ce monde imaginaire que Nacer s’est construit. C’est-à-dire qu’il imagine le monde financier comme un monde parfaitement égalitaire, juste, où si tu es intelligent et que tu fais les bons placements, tu vas tirer ton épingle du jeu. Un monde où personne ne va te dire qu’avec ton nom de famille ou ta couleur de peau, tu n’as pas le droit de faire telle ou telle chose. Tout ça c’est un mythe, évidemment. Pour moi, je l’ai toujours vu comme Nacer qui va réaliser que ce mythe qu’on lui a vendu est complètement faux.
D’autant plus que, lors de la rencontre, le mythe est descendu de son piédestal avec le plan inversé. C’est d’autant plus intéressant qu’il y a quelque chose de diabolisant dans les regards en ayant les yeux à l’envers.

Gagne ton ciel questionne également notre rapport au matérialisme. Nacer veut toujours plus : la belle voiture, la montre de luxe… Pour lui, ces objets lui permettent de briller en société et d’être quelqu’un. Il donne l’impression de ne pouvoir réussir qu’à travers le regard de l’autre. On est dans une société de consommation qui rend difficile la notion de satiété. Quand peut-on raisonnablement pouvoir prétendre être heureux, être satisfait de son sort, quand tout nous pousse autour de nous à vouloir mieux? Acculé au mur, le seul choix qui semble faire du sens pour Nacer est pourtant déraisonnable. Est-ce que selon vous, la société a une part de responsabilité quant aux choix, disons discutables, que l’on peut poser pour s’en sortir?
MD : Oui. Je pense que la société nous influence, parfois pour le mieux, parfois pour le pire. Néanmoins, la société, c’est nous qui la composons. On est juge et partie, en fait. Je pense que le film vient interroger ça également.
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Cette entrevue a été réalisée dans le cadre du festival Cinemania 2025.
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Durée : 1h56
Crédit photos : Maison 4tiers LaurenceGB
Crédit photo de couverture : Alexandre Blasquez

