Entrevue de Julie Delpy pour Les Barbares

Julie Delpy bonjour, c’est l’actualité plutôt sombre qui vous a donné envie de prendre à contre-pied la situation d’immigration forcée en temps de guerre pour en faire une satire sociale dans votre dernier film Les Barbares.

Julie Delpy : Oui. Le film est parti d’un constat où j’étais horrifiée par la situation des réfugiés depuis 2012, en particulier en Syrie. J’étais également attristée par les guerres plus ou moins faites par des dictateurs, soutenues plus ou moins par nous, par l’Europe, par les États-Unis…

De fait, l’idée c’était d’en faire une comédie et de se moquer un peu de notre manque d’empathie, de notre racisme en tant qu’Européens, Américains, du moins en tant que personnes issues de pays qui ne sont pas en guerre. Nous ne sommes pas des réfugiés. Peut-être qu’on le sera un jour. Mais en tout cas, ce qui est sûr, c’est que l’élan sur ce projet est parti d’une sensation d’impuissance, doublée d’une envie de trouver les mots justes qui peuvent faire rire mais aussi, aider les gens à prendre conscience de certaines choses.

Au vu de votre nationalité américaine et française, quel regard portez-vous sur l’actualité?

JD : Je dirais que ça me permet d’avoir plus de recul. En même temps, j’ai travaillé sur Les barbares avec deux scénaristes français. Le film est donc aussi écrit par des gens qui vivent en France. Je voulais être sûre qu’il y ait cette distance parce que je crois fortement qu’elle permet parfois de voir les choses plus clairement. Souvent, lorsqu’on est troublé par l’émotion d’une situation que l’on vit tous les jours, on n’en est pas capable. Je prends souvent la métaphore de l’enfant qui grandit mais dont on s’aperçoit du changement qu’à la condition de ne pas le voir tous les jours. J’avais donc envie d’avoir, d’un part cette distance et d’autre part, quelque chose qui allait me rapprocher de mes co-scénaristes. Après, c’est sûr que je vois les mêmes desseins, les mêmes enclenchements, les mêmes systèmes, la même propagande, la même façon dont l’extrême-droite récupère les situations…Je le voyais aux États-Unis, je le vois en France et je le vois à nouveau aux États-Unis avec l’élection de Trump.

Oui, c’est un point notable car le film est très politique je trouve dans son fondement. On peut d’ailleurs trouver certaines récurrences à l’intérieur de votre cinéma. Dans 2 days in New York, vous parliez entre autres de Sarkozy et dans Les barbares, on aperçoit une photo de Macron. Est-ce qu’il est important pour vous d’ancrer vos films dans une réalité politique ?

JD : Vous savez, je lis beaucoup mais très peu de fiction. Je lis surtout des livres de géopolitique, des livres informatifs sur les personnes de ce monde, les politiciens de ce monde…La politique fait partie de ma vie. D’aussi loin que je me souvienne, ça a toujours été un sujet qui m’intéresse. Je lis énormément les nouvelles, les journaux…

Face à ces actualités plutôt sombres, vous utilisez souvent dans vos comédies l’univers du conte (un spectacle de marionnettes dans 2 days in New-york). Pour vous, le fait d’amorcer ou de finir vos films par ce biais-là, est-ce que c’est une façon d’amener de la légèreté tout en restant ancrée dans le réel?

JD : Oui, peut-être. Je crois que c’est parce que j’aime raconter des histoires. Chaque film est un conte. C’est marrant, j’avais complètement oublié que dans 2 Days in New York je commençais le film comme un conte. Un conte sur une grand-mère qui meurt, mais aussi sur la vie. Un conte réaliste finalement. C’est vrai que mon nouveau film s’apparente à une fable également. Je l’ai même construit comme tel d’ailleurs. C’est un conte de fées parce que ça finit plutôt bien. Certes, il y a des centaines voire des milliers de réfugiés encore à aider mais la fin est porteuse d’espoir. C’est quand même ça la dernière note de ce film-là. C’est sans doute mon côté enfantin qui voit toujours le verre à moitié plein même si je suis dans le désespoir total 24 heures sur 24, tout en essayant de garder espoir et de le transmettre aux autres. C’est aussi peut-être parce que j’ai un enfant et que j’aimerais bien qu’il en ait de l’espoir. De nos jours, c’est tellement difficile pour les jeunes de comprendre ce qui se passe, que ce soit avec l’environnement, la politique, l’avenir de la politique ou encore l’avenir de la démocratie. On ne sait plus vraiment où on en est. Moi, je n’ai pas été élevée dans cette culture-là. On ne se posait pas la question de savoir si la démocratie allait perdurer ou pas. Dans les années 80, à l’adolescence, je ne me posais pas cette question. Personne ne se la posait d’ailleurs. On se disait que la démocratie c’était…

Un acquis?

JD : Oui voilà. Un acquis. Les droits de la femme, c’était un acquis. Maintenant, tout ce qu’on a acquis est en danger.

C’est intéressant ce que vous dites sur l’éducation parce que vous démontrez bien dans le film la portée qu’elle peut avoir, surtout au sein d’une famille, et l’importance de confronter ses acquis à des gens extérieurs de l’environnement quotidien que l’on connaît. Il y a plusieurs exemples dans le film et ils sont très drôles, notamment la scène où un villageois parle à un voisin et dit : « t’as vu, il a 3 femmes ». Et l’autre de répondre : « c’est sa sœur et sa fille ». Le film tente alors de déconstruire les stéréotypes que l’on a sur les migrants en se moquant gentiment de quelques clichés.

JD : En effet, les gens ont beaucoup d’a priori, surtout sur les musulmans. Ils sont très souvent décrits dans la presse négativement. J’ai écrit le scénario avec mes co-scénaristes qui ne sont ni musulmans, ni religieux. Dès le départ, nous avons discuté de la représentation de la femme musulmane car nous avions un personnage de grand-mère qui devait être voilé. Puis, nous avons posé beaucoup de questions à des Syriennes : d’où elles viennent, dans quel monde elles évoluent…Plus on posait des questions, plus nos interlocutrices questionnaient la raison pour laquelle nous voulions mettre un voile à nos personnages féminins. On en était même arrivé à un point où elles nous disaient : « si vous voulez, mettez un voile pour le folklore ». Les Syriennes étaient presque gênées de nous dire que cela ne reflétait pas la réalité, leur réalité. Elles ne comprenaient pas bien pourquoi nous voulions insister sur ça alors que ce n’est pas la norme. Évidemment, pour les femmes qui viennent de villages plus reculés, c’est beaucoup plus commun, néanmoins pour une famille moderne de Damas, et donc d’une autre génération, ce n’est pas quelque chose que l’on voit souvent. En ce qui nous concerne, il était question de jeunes femmes dont la plus âgée a 40 ans. Cela ne fait pas partie de l’univers dans lequel elle évolue en tant que graphique designer. Ce n’était pas juste de vouloir montrer ça. Et d’ailleurs, l’actrice musulmane libanaise qui joue le rôle n’a jamais porté de voile durant le tournage. Finalement, cela reste un choix personnel.

Et c’est ce qui rend le film intéressant je trouve de montrer ce point de vue bien que l’angle abordé soit celui de la comédie.

JD : Après la sortie du film, beaucoup de réfugiés sont venus me voir, surtout des femmes musulmanes qui m’ont dit : « enfin un film qui représente vraiment la majorité de notre communauté ». Je leur ai alors expliqué que la raison première pour laquelle elles se sont reconnues dans ce film est dûe au fait qu’on s’est basé sur des interviews préparées en amont du tournage. Mes coscénaristes ont fait un vrai travail journalistique.

Ça se sent.

JD : Merci. C’est important de le souligner.

Dans l’humour, vous ne prenez pas de pincettes, vous n’êtes pas tendre, à une époque où il faut être très prudent sur la façon dont les choses sont dites. Ça ne vous faisait pas peur d’aller sur certains terrains, disons clivants, d’aller gratter le vernis en surface? À un moment donné, un des personnages se demande si Joëlle est juive et un autre de lui répondre : « Ben non elle n’a pas un rond ».

JD : Ça me faisait rire parce que le personnage est non seulement raciste, mais il est antisémite et misogyne également.

Il a tout pour lui.

JD : Exactement et ce n’est même pas un très bon plombier. D’ailleurs, je n’ai eu que des problèmes de plomberie depuis que j’ai fait ce film.

C’est le karma vous croyez?

JD : Voila. (rires). Ça doit être ça, le karma des plombiers.

Pour revenir à notre sujet. Ça me faisait rire de faire dire des trucs de ce genre à mes personnages car les gens n’osent plus le faire. Pourtant, je connais du monde comme ça dans la vraie vie. Comme je vis à Los Angeles et que je suis née à Paris, souvent, je me rends compte que les gens s’imaginent des choses sur moi alors que j’’ai toute ma famille en province. J’ai passé beaucoup de temps enfant en dehors des villes. Je suis allée à l’école en province puisque mes parents étaient souvent en tournée (NDLR, ils étaient comédiens). Je suis allée en Haute-Savoie, je suis allée à Lusson, je suis allée en Bretagne en vacances, à l’école, etc. Donc quand les gens pensent que je ne connais pas bien la province, je leur réponds que j’ai passé presque plus de temps là-bas qu’à Paris lorsque j’étais enfant. Je les connais ces gens-là, je les ai rencontrés. Aussi, mes coscénaristes et moi-même avons fait énormément d’interviews dans les villages et les gens nous ont sorti de ces trucs…du même genre que l’on entend dans le film, voire pire. Il y a même des phrases qu’on a repris tellement c’était savoureux, comme celle que vous avez cité sur Joëlle.

Ce sont surtout les personnages masculins les plus gratinés. Vous trouvez qu’il y a beaucoup plus de travail et d’éducation à faire avec les hommes, c’est ça ? (rires)

JD : Sur la plupart des interviews qu’on a faites, nous avons remarqué que la majorité des gens impliqués dans des associations étaient des femmes. Il y avait bien quelques mecs aussi, je ne cherche pas à faire de généralités. Cependant, on a aussi remarqué qu’il y avait une question de dominance masculine assez évidente. C’est ce que j’ai essayé de montrer lors de la scène où les deux hommes se croisent dans la rue. Le personnage de Laurent Lafitte, c’est un peu comme le coq du village. Lorsqu’il croise le mari de la famille, il le toise, il le regarde de haut. Il se dit : « mais qu’est-ce qu’il a celui-là? Il est plus beau que moi. Il est plus grand que moi » tandis que l’autre en face se demande : « qu’est-ce que c’est que ce mec ? C’est quoi ces baguettes qu’il tient dans la main ? Qu’est-ce qu’il me veut ? ». C’est une sorte de paranoïa masculine. C’est quelque chose qui peut être féminin également mais il est plutôt rare que des femmes aient peur d’autres femmes. D’ailleurs, on s’est aperçu qu’il y a moins de racisme envers les femmes migrantes qu’envers les hommes migrants. On est beaucoup plus suspicieux envers ces derniers car ce sont eux qui majoritairement amènent l’insécurité, les viols…

Les femmes sont beaucoup moins perçues comme une source de danger.

Peut-être parce qu’il y a malheureusement dans notre société, encore de nos jours, une dominance davantage exercée par les hommes que les femmes?

JD : C’est ça. Pour les migrants, c’est la même chose. Quand des réfugiés arrivent, on est plus suspicieux des hommes, surtout des jeunes hommes. On l’est moins des grands-pères ou encore des femmes et des enfants. Dès que les gamins atteignent 14-15 ans, c’est à ce moment-là que des gens commencent à se dire qu’il va finir par être un dealer et qu’il va emmerder tout le monde.

Les fameux a priori dont on parlait tantôt.

JD : Tout à fait.

À plusieurs reprises dans le film, vous intercalez des cartons entre différentes scènes. Ça vous plaisait d’ancrer les mœurs de la société dans l’histoire, un peu comme une œuvre qu’on irait visiter dans un musée ?

JD : Oui, car toutes ces peintures, ce sont les croisades et la guerre avec les morts. Ce sont toutes ces choses-là qui nous habitent encore : nos croisades, nos peurs. Je crois qu’on est encore, d’une certaine manière, en croisade avec l’Orient. Je crois également que notre société n’a pas complètement digéré notre rapport de domination judéo-chrétienne.

Et il y a toujours un peu cette idée de colon blanc qui cherche à assouvir sa suprématie.

JD : En effet, si on regarde l’actualité, on voit bien qu’on est encore en plein dedans, que les guerres continuent. J’ai fait le film avant que les choses ne s’empirent. Je l’ai tourné il y a un an et demi, en juin 2023, donc vraiment, avant qu’il n’y ait tout ce qui se passe maintenant.

Vous questionnez beaucoup les informations qu’on nous transmet à travers les images, notamment celles des nouvelles, mais aussi notre rapport à l’image. Je pense à ce migrant qui explique vouloir montrer ce qu’ils ont vécu alors qu’il pourrait y avoir une forme d’impudeur à tenter de représenter la guerre telle qu’elle est réellement.

JD : Oui. Comment ne pas être dévasté par ces images qui tournent en boucle aux nouvelles? J’ai l’impression qu’il y a deux types de personnes, celles qui s’habituent à l’horreur, et celles qui ne s’y habituent pas. C’est vrai que c’est un drame. Malheureusement, à mon niveau, je ne m’y habitue pas. En fait, pour être tout à fait honnête, je n’arrive pas à comprendre comment les gens peuvent manquer d’empathie à ce point-là. Ces familles de migrants se mettent à nu devant eux, révélent leurs douleurs, leurs souffrances. Même si la majorité des gens continuent de croire que ces familles sont là pour profiter d’eux, la promiscuité qui s’installe au quotidien finit par changer quelques personnes dans le village, vous le voyez bien dans le film.

Est-ce que ce n’est pas ça finalement, le principal? Une seule personne ne changera pas la face du monde mais y contribuera.

JD : Tout à fait. Ça a changé la femme du plombier par exemple qui finit par le remettre en place. Même si ça ne change ne serait-ce qu’une personne, c’est déjà bien.

Ça va être le mot de la fin. Merci à vous.

***

Durée : 1h41

Cette entrevue a été réalisée dans le cadre du Festival Cinemania en 2024.

Crédit photos : Copyright Julie Panie – Le Pacte 2024

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