Elle : Le paradoxe du viol

Après une série de films indépendants réalisés au Pays-Bas dans les années 1970 puis un passage remarqué à Hollywood dans les années 1980-1990 avec des films tels que RoboCop, Starship Troopers et Basic Instinct, le controversé cinéaste néerlandais de 72 ans Paul Verhoeven revient cette année avec son premier film français en carrière. Elle, une œuvre choquante, controversée, et qui a fait fureur au festival de Cannes en mai dernier. ♥♥♥

Le film débute alors que Michèle, directrice d’une boite de jeux vidéo, bourgeoise, divorcée, vivant seule, vient d’être victime d’un viol commis par un homme cagoulé dans son domicile en plein après-midi. Hantée par un violent évènement survenu dans sa jeunesse en lien avec la justice, elle refuse de mêler la police à l’histoire. Elle tentera plutôt de démasquer l’identité de son agresseur elle-même. Parallèlement à son enquête,  l’héroïne est aussi présentée dans ses diverses relations personnelles, avec son fils, sa mère,  son ex-mari, ses collègues, sa meilleure amie, son amant, ses voisins, dont plusieurs, à certains niveaux, sont soupçonnés d’être impliqué dans son agression.

 

Paul Verhoeven, qui n’a jamais eu peur de montrer la violence et la sexualité dans ses films, est un cinéaste habitué à la polémique. Son dernier film ne fait pas exception. En plus d’être un thriller psychologique et un drame familial, Elle est aussi, et surtout, une comédie noire. Une comédie par moment très drôle d’ailleurs. Or, pour faire une comédie ayant comme thème central le viol, il ne faut pas avoir peur de se salir les mains. Verhoeven offre donc un film tordu, malsain, dérangeant, dans lequel l’héroïne semble ressentir une certaine excitation face à l’agression dont elle est victime. Pour interpréter ce rôle périlleux, le réalisateur néerlandais fait appel à l’une des plus grandes actrices du cinéma français, Isabelle Huppert. Celle-ci est absolument fantastique dans ce rôle audacieux qui semble avoir été créé spécialement pour elle. Plus qu’il ne l’avait jamais fait auparavant, le cinéaste vétéran teste les limites de la moralité. Il rejette et défie la morale et le convenu, il dénonce l’hypocrisie de la société bourgeoise.

 

Cette moquerie des bonnes mœurs est malheureusement parfois poussée trop loin, au point d’affecter la crédibilité du film. Sa dimension controversée et perturbante  s’approche parfois de la perversité, du vulgaire et de la provocation facile. De la même manière, l’absurde qu’il utilise dans son humour peut aussi par moment friser le ridicule et  même, tomber dans la totale invraisemblance. Par exemple, l’histoire du fils de Michèle est beaucoup trop absurde, même en tenant compte du ton satirique du film, ce qui fait que l’humour tombe à plat.

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Même s’il réussit à garder l’intérêt du spectateur, le film, d’une durée de 2h10, s’étire quelque peu et manque de rythme par moment. Il souffre aussi d’une certaine pauvreté esthétique. Effectivement, la réalisation, le montage, la photographie et le cadrage sont tous très convenus, sans inventivité. Les dialogues sont presque tous filmés en champs/contrechamps classiques. Il ne semble pas y voir de profondeur artistique ou symbolique dans le cadrage des plans. Bref, si le film se fait provocant et novateur dans son fond, sa forme, elle, est très banale.

 

Elle fait beaucoup jaser depuis sa projection à Cannes. Si une majorité des critiques y voit une œuvre de génie, se jouant complètement de la morale, de la convention et du bon goût, pour créer un film complètement déstabilisant, d’autres y voit aussi un film sexiste, misogyne, légitimant la culture du viol. Certains vont qualifier le film d’oeuvre féministe grâce à sa protagoniste. Michèle est une femme forte, à la tête d’une grande entreprise, qui ne se laisse pas abattre par le drame qu’elle vit. Au contraire, elle en prend le contrôle. Sa présence est captivante, c’est elle qui donne toute la puissance au film. D’autres qualifieront le long-métrage de Verhoeven d’antiféministe en disant qu’il érotise le viol et qu’il présente son protagoniste comme appréciant, désirant se faire malmener, provocant elle-même l’agression, comme si toutes les femmes rêvaient secrètement de se faire violer.

 

Somme toute, Elle est un film qui choque et qui ne laisse personne indifférent. Si son sujet et son approche agressive peuvent sembler contestable à une période où la discussion sur la culture du viol est si présente et délicate, le film demeure beaucoup plus intéressant que s’il avait seulement présenté une classique histoire de vengeance, comme le synopsis à la base pouvait le laisser croire.

Auteur: Jules Couturier

Ouvoir.ca

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