Death in Sarajevo: la mort aux trousses

Bosnie, 2016

Note: ★★★ 1/2

Libre adaptation de la pièce Hôtel Europe, de Bernard-Henry LévyDeath in Sarajevo s’est à juste titre méritée le grand prix au dernier festival de Berlin, récompensant pour la seconde fois le bosniaque Danis Tanovic qui nous livre une satire sociale, riche et percutante, sans réelle empathie à l’égard de ses personnages.

Sur le toit de l’hôtel Europe la journaliste Vedrana (incisive Vedrana Seksan) conduit des interviews à l’occasion du centenaire de la mort de l’archiduc Franz Ferdinand. Alors qu’Omer (Izudin Bajrovic), le directeur de l’hôtel, est sur le point de recevoir une délégation de diplomates afin de célébrer l’évènement censé apporter la paix, son bras droit, Lamija (Snezana Markovic), doit gérer la menace d’une grève des employés impayés depuis deux mois. Pendant ce temps, un acteur français (Jacques Weber) répète son texte dans sa chambre en vue d’une représentation imminente.

Mort à Sarajevo : Photo
Copyright Vendredi Distribution

Dans ce film choral, tous les personnages ont un rôle important à jouer : des stripteaseuses aux femmes de ménage, en passant par les agents de sécurité jusqu’à la journaliste sur le toit ainsi que le directeur de l’hôtel. Tout ce beau monde cohabite dans un huis clos étouffant où Lamija sert de passerelle, à la fois humaine et hiérarchique, entre les différents étages de la bâtisse. Se dessinent alors des différences sociales entre les protagonistes que le réalisateur questionne au moyen d’une caméra intrusive en perpétuel mouvement qui ne laisse aucun répit au spectateur. Rappelant la folie circulaire sans fin de L’enfer, un précédent film, Danis Tanovic utilise une fois de plus la technique pour aliéner ses personnages déjà aux prises avec leurs tourments intérieurs. Souvent filmée de dos, Lamija, au pas déterminé, semble vouloir fuir la mort personnifiée par l’œil de la caméra retenant sa proie. La faucheuse est de tous les plans, notamment grâce au superbe travail photo du fidèle Erol Zubčević, dans les teintes de rouge. La couleur est disséminée ici et là, de l’apparition du titre du film comme une goutte de sang sur un papier buvard, aux chaussures de la réceptionniste, messagère de mauvaises nouvelles. La mort rôde et s’immisce jusqu’aux objets de décoration gangrénant tout l’intérieur de l’hôtel. Plus on descend, plus la lumière, sombre et opaque s’intensifie, laissant présager un avenir incertain. Il n’y a que le toit qui fait exception grâce à son éclairage naturel  amenant un brin d’espoir. Ici, le cadre est posé et l’on observe peu de mouvements, contrastant ainsi avec les va-et-vient des gens de l’hôtel affairés à leur travail. En effet, loin des magouilles du cabaret du sous-sol, c’est un lieu de questionnements où Vedrana reçoit des historiens afin de discuter et comprendre la guerre et ses répercussions. A l’ordre du jour, la controverse autour de Gavrilo Princip (qui tua Franz Ferdinand et précipita la Première Guerre mondiale), dont le descendant, au nom éponyme, vient défendre le statut de héros, ce qui n’est pas pour plaire à la journaliste qui le considère plutôt comme un terroriste.

Mort à Sarajevo : Photo Vedrana Seksan
Copyright Vendredi Distribution

« La mort est une dette que chacun ne peut payer qu’une fois »

Comme dans son premier film No man’s land, Danis Tanovic critique le monde des médias par la mise en abîme de la retransmission des interviews que l’on perçoit à travers un écran de télévision. En effet, il s’interroge sur notre façon de communiquer dans une ère numérique où tout se consomme, même les relations (la mère de Lamija ne comprend pas les histoires d’un soir de sa fille qui fuit les relations sérieuses et reste indifférente, voire méprisante, face aux avances d’un de ses collègues). Agissant à titre de ponctuation dans le récit, Jacques Weber incarne alors cet acteur, aérant le film d’une lourdeur constante au moyen d’un long monologue qu’il répète souvent, face à la caméra du spectateur comme celle de la sécurité et créant ainsi une double lecture en questionnant l’intrusion des machines dans notre quotidien et les limites du convenable. En outre, au détour d’une blague sur le bien-fondé de Facebook et sur l’utilisation intempestive du cellulaire (qui notamment empêche un agent de sécurité de faire son travail), le metteur en scène allège son film d’une tension omniprésente grâce à l’absurde de certaines situations. On pense au directeur dans un ascenseur qui tente désespérément de faire fi du bruit du téléphone d’un inconnu pour impressionner un invité en énumérant les nombreuses célébrités reçues dans son hôtel (Richard Gere, Bill Clinton, U2).

Mort à Sarajevo : Photo Jacques Weber
Copyright Vendredi Distribution

Si le cinéaste se sert parfois de l’humour, le rire n’est jamais franc, s’acoquinant avec le malaise des situations. C’est le festival des apparences où il faut nourrir trente enfants qui viennent chanter pour la célébration tandis qu’un leader de grève se fait passer à tabac dans le stationnement du sous-sol pour avoir défendu les droits d’ouvriers en mal de salaire. De fait, le réalisateur semble n’avoir que peu d’empathie envers ses personnages. Lamija est une femme déterminée préférant sa potentielle promotion à une quelconque implication dans le mouvement de grève que dirige dorénavant sa mère. Quant à Omer, c’est un homme insipide aux intérêts mercantiles que le cinéaste condamne, en l’enfermant dans le cadre avec les stores de son bureau et un moniteur de surveillance, où il se retrouve, perdu dans un dédale de formes labyrinthiques dessinées sur la moquette.

Mort à Sarajevo : Photo
Copyright Vendredi Distribution

Avec cette dernière offrande, Danis Tanovic propose une allégorie de la société sous forme de satire sociale et politique qui séduit grâce à des trouvailles cinématographiques et à une richesse du scénario. Toutefois, cet univers parfois hermétique pourrait dérouter le spectateur. C’est dense, implacable et ça glace les sangs. Ainsi Death in Sarajevo devient une œuvre, certes complexe, mais ô combien intéressante.

 
Death in Sarajevo sera présenté le dimanche 16 octobre dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma au Cinéma du Parc.

 

Durée: 1h25

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