Le ciel attendra: qu’en est-il des autres?

Sorti en France le mois dernier, Le ciel attendra, quatrième film de Marie-Castille Mention-Schaar, a été présenté à Montréal dans le cadre du Festival Cinémania. On y découvre avec horreur et stupéfaction les méthodes d’embrigadements de jeunes femmes pour aller faire le djihad. Un film poignant, doté d’une force narrative pertinente et convaincante.♥♥♥1/2

 

Dans ce nouveau métrage, la réalisatrice met en parallèle le récit de Sonia, qui s’échappe progressivement des limbes de la radicalisation, et celui de Mélanie, endoctrinée par un « prince » virtuel. On suivra leur histoire, leur force et leur abandon, aux côtés de familles aimantes mais désemparées, en proie aux doutes et à l’incompréhension.

La genèse du projet est due à un article sur un frère à la recherche de sa sœur partie en Syrie. Néanmoins, contrairement au film de Thomas Bidegain, Les cowboys, Marie-Castille Mention-Schaar ne voulait pas placer l’action au centre de son film. Il lui apparaissait crucial de rester au plus près des personnages, en montrant notamment l’inoculation du mal dans le quotidien de jeunes filles. Après un travail de longue haleine, entre interviews, coupures de presse et vidéos de propagande, les acteurs de sa fiction prêtent leurs traits aux histoires entendues dans l’ombre, lui conférant un aspect documentaire. En outre, la présence de Dounia Bouzar (fondatrice et ancien membre du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam) apporte au sujet une véracité difficile à occulter (elle tient ici son propre rôle). Sorte de médiateur entre les parents en détresse et leurs enfants égarés, Dounia propose une écoute et des solutions, sous le signe de la bienveillance, dans le but de rétablir un climat de confiance entre les membres des familles.

Il fallait montrer que ces embrigadements ne se cantonnent pas aux quartiers sous tension et aux gens naïfs. De fait, le film démystifie étape par étape le travail des rabatteurs qui s’immiscent lentement dans la vie de jeunes filles pourvues d’un sens du discernement et issues de familles parfois modestes. A 16 ans, Mélanie est un personnage à la joie de vivre communicative, qui aime fouler les feuilles mortes de l’automne. A l’occasion, elle aide son prochain et participe activement au projet culturel et humanitaire Cahiers sans frontières. Élevée avec des notions de partage et d’entraide, elle visite régulièrement sa grand-mère en maison de retraite. C’est à la mort de cette dernière qu’elle commence à chatter sur internet avec un inconnu. Derrière le pseudo « esprit de liberté » (il n’en a que le nom), elle se figure, par le biais d’une voix off ingénieuse, un être créé de toutes pièces dont les mots, liés à l’Islam, résonnent dans sa tête et finissent par lui offrir une présence réconfortante indispensable à son quotidien en pleine mutation (image troublante de Mélanie jouant du violoncelle en niqab). Sans qu’elle ne voie jamais son visage, il sème en elle le doute très rapidement et réveille une absence qu’il se propose de combler. Sous forme d’allégorie soulignée par des extraits de documentaires animaliers, la jeune fille devient pour son prédateur ce que la gazelle est pour le lion : une proie vulnérable qu’il attend sagement d’attraper. Tranquillement le piège se referme sur elle.

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Requiem for a god

C’est à ce moment-là que les parents jouent un rôle fondamental dans le sevrage de leurs enfants, véritablement drogués à coups d’images choc, où l’alcool, l’homosexualité et l’émancipation des femmes sont, entre autres, des dérives conduisant notre société à sa perte. Tout au long du film, on les voit souvent témoigner, essayer de comprendre l’indicible, mais surtout culpabiliser les errances de leurs enfants (Clothilde Courau est magistrale en mère meurtrie). Sonia a 17 ans et vient in extremis d’être arrêtée avant son départ pour le djihad. Assignée à domicile, elle affirme à ses parents : « j’aime plus la mort que vous aimez la vie ». En perpétuel conflit avec eux, elle est persuadée que sa bataille intérieure la conduira au paradis avec les siens. Souvent filmée dans l’ombre, elle ne cherche pourtant qu’à sortir de sa torpeur et rallumer une étincelle dans son regard. Lors des groupes de parole elle explique que ne plus prier équivaut à un aller simple pour l’enfer. C’est là toute la force de dissuasion des rabatteurs qui font culpabiliser leurs victimes, ce qu’explique très bien Dounia Bouzar. Pour les jeunes filles, le niqab permet de se sentir protégées, comme dans un cocon. Elle leur rétorque que le porter est surtout un moyen d’effacer les contours du visage, puis ceux de la personnalité, pour qu’elles se fondent mieux dans une masse où l’individualisme n’a plus sa place.

Selon plusieurs journaux, plus de 8000 personnes auraient été radicalisées en France en 2016, soit le double de l’année précédente. Pour le Premier ministre Manuel Valls, environ 15 000 personnes seraient dans un processus de radicalisation et, par conséquent, suivis de près par les services de renseignements. Des chiffres qu’il faut prendre avec des pincettes car les sources ne sont pas toujours fiables et identifiables. De plus, les signalements sur la plateforme téléphonique mise en place en 2014 ne peuvent pas refléter une réalité objective, possiblement déformée, entre autres, par les attentats parisiens de 2015. Avec Le ciel attendra, la réalisatrice a décidé de centrer sa réflexion uniquement sur les femmes, de préférence converties et de bonne famille. Évitant les stéréotypes sur les banlieues difficiles, elle livre cependant une œuvre aux choix scénaristiques discutables, en raison d’une volonté subjective d’écarter tout un pan de la population (d’après le quotidien Le Monde, seulement 40 % des 3 100 cas de radicalisation signalés en un an sont des convertis, 30 % des signalements concernent des femmes et 20 % des mineurs). En effet, la cinéaste n’offre ni vision d’ensemble du problème, ni approfondissement de la question de la désintégration culturelle des jeunes de banlieues, devenus indifférents à la France et à ses valeurs. Ils trouvent dans le djihad un moyen d’accéder à une forme de pardon. Le film n’en reste pas moins un plaidoyer au nom de l’amour et de la liberté.

Optant pour une réalisation sobre et efficace,  Marie-Castille Mention-Schaar  s’efface derrière le jeu de ses deux actrices principales : Noémie Merlant et Naomi Amarger, criantes de vérités et d’authenticité. Le reste de la distribution chez les parents n’a rien à leur envier. De Clothilde Courau à Sandrine Bonnaire, en passant par Zinedine Soualem, tout le monde est à sa place, juste et en pleine possession de ses moyens. Sans chercher à faire de compromis, entre audace et doigté, la réalisatrice lève le voile sur une génération esseulée, plongée dans l’obscurantisme, et qui n’a pas fini de vouloir se prouver des choses. Premier film à prendre la radicalisation à bras le corps, elle braque sa caméra sur ces jeunes femmes et démantèle intelligemment les ramifications du phénomène afin de mieux les analyser et de nous les expliquer au moyen d’un montage alterné qui joue sur les nerfs du spectateur, à la fois impuissant et outré. Le ciel attendra un jour, deux mois peut-être ou quelques années, avec l’espoir qu’elles puissent réapprendre à (s’)aimer.

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