Badlands : La limite entre le rêve et le Nouvel Hollywood

États-Unis, 1973
Note : ★★★★★

Terrence Malick a, au cours des dernières années, développé un rythme de production tout à fait admirable; on peut compter dans la décennie 2010 la complétion de cinq longs-métrages, deux versions d’un documentaire IMAX ainsi qu’un court métrage en réalité virtuel. Il fut un temps, cependant, bien avant sa Palme d’or pour The Tree of Life ou le succès de The Thin Red Line, où ce géant des salles obscures n’était connu que pour deux films tournés au milieu des années 70 séparés du reste de sa carrière par un hiatus de 20 ans. Parmi ces deux films, figure son premier long-métrage, Badlands, sorti en 1973 en plein essor du Nouvel Hollywood, un mouvement cinématographique se démarquant par une extrême violence, la promotion de personnages en marge du système et des critiques poignantes du rêve américain. Des films fondateurs comme Bonnie and Clyde, The Graduate ou Easy Rider posent des bases qui se retrouveront dans des œuvres de plusieurs genres et budgets, allant du Night of the Living Dead de Romero au Godfather de Coppola.

S’attarder sur les films contemporains de Badlands est nécessaire pour comprendre à quel point celui-ci est en accord avec son époque, et en même temps à quel point il s’en démarque. En termes de sujet, d’abord ; le film met en scène la relation entre la jeune Holly (Sissy Spacek) et le charismatique Kit (Martin Sheen) de dix ans son aîné, et les suit dans une série de meurtres allant du Dakota du Sud aux badlands du Montana. L’histoire est basée sur la cavale de Charles Starkweather et de sa petite amie Caril Ann Fugate en 1958 durant laquelle le premier a tué 11 personnes, dont un enfant de deux ans. Le duo de criminels rappelle évidemment des films comme Bonnie and Clyde ou Butch Cassidy and the Sundance Kid, mais là où les réalisateurs du début du Nouvel Hollywood mettaient en scène des antihéros sympathiques, tuant par mégarde ou lorsque cela devient absolument nécessaire, Badlands ne prend jamais le temps d’excuser les meurtres de Kit, gardant sa rétrospection sur ses actions pour un plus tard qui ne viendra jamais. Malick regarde simplement les choses évoluer, sans dire au public quoi penser. Le fait qu’il ait fortement atténué la gravité des actes commis par le couple aide à maintenir ce sentiment de crime relativement acceptable — donc pas d’enfants morts ici, ce qui aurait rendu les protagonistes bien moins agréables à suivre. 

La particularité qui sépare Malick des autres réalisateurs du Nouvel Hollywood est sa présentation de la violence. Cette dernière est omniprésente, et elle se ressent pourtant comme étant presque sans impact, banale. La mise en scène de ces moments aide beaucoup : la caméra filme le coup de feu, mais ne s’attarde jamais sur les corps, l’exemple le plus frappant étant lorsque Kit tire sur un couple qu’il a enfermé dans un refuge en plein milieu d’un champ. Les a-t-il touchés ? Kit lui-même se le demande, mais ne prend pas la peine de regarder à l’intérieur — on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. On peut aussi noter la scène surréelle où l’une des victimes du duo, encore en vie, attend patiemment de se vider de son sang à l’intérieur de sa bicoque, sans aucune haine pour ceux ayant causé sa mort imminente. Une beauté certaine émane de cette scène, une acceptation de son sort qui serait impensable dans le monde réel, mais qui semble être à sa place dans cet univers proche du rêve.

L’aspect sonore de Badlands est indispensable pour la construction de son atmosphère. La musique utilisée, en particulier le thème principal, donne une impression de fable au film et éveille un sentiment enfantin d’aventure tout en ayant une certaine étrangeté, comme si le tout était trop beau pour être vrai. La narration, montrant le point de vue de Holly, a à la fois l’effet salvateur de donner une voix à un personnage défini par son manque d’indépendance, peu encline à prendre des décisions, et permet en plus de communiquer des informations qui alourdiraient le récit si elles étaient montrées à l’écran (la simplicité, autant dans l’action montrée que dans le scénario, est l’atout du rythme du film). L’union de ces deux facteurs crée cette ambiance unique dans le monde cinématographique de l’époque, où un montage musical de la vie du couple en nature peut être suivi d’une fusillade sans qu’il y ait une brisure de ton. 

Tous ces éléments, aussi essentiels soient-ils, seraient cependant vains sans la force motrice de tout le film : Kit. Martin Sheen joue le rôle tout en retenue, procurant au personnage un charisme et une aura mystérieuse dignes d’un acteur hollywoodien (par deux fois dans le film on le compare à James Dean, le jeune rebelle iconique de l’époque). En gardant ses émotions en laisse, Sheen fait ressortir la nuance du personnage, rendant ambigu si ses actions sont réfléchies ou les actes d’un jeune homme sous pression improvisant sur le tas. Kit est-il réellement ce que les gens voient en lui ? La réponse importe peu au final. Il finira par pleinement accepter son rôle et son sort avec l’humilité d’une vedette, ce qu’il est devenu en quelque sorte. « Lorsque la légende devient vraie, imprime la légende », dirait-on.

Bande-annonce :

Durée : 1h34
Crédit photos : FILMGRAB

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.