Amin : Rencontre d’un migrant type

France, 2018
Note: ★★★1/2


Présenté à la Quinzaine des réalisateurs durant le Festival de Cannes 2018, Amin explore de manière élusive le quotidien des travailleurs immigrés en y apportant néanmoins toute la pudeur et la sensibilité qui caractérisent si bien le cinéma de Philippe Faucon.

Cela fait plus de 9 ans qu’Amin (solide Moustapha Mbengue) a laissé sa femme et ses 3 enfants au Sénégal afin d’immigrer en France. Il passe le plus clair de son temps sur des chantiers, travaillant des heures durant pour collecter de l’argent nécessaire à la subsistance des siens et de l’école du coin. Tel est le prix à payer pour pouvoir les épauler. Coupé du monde extérieur, sa vie sociale se résume à jaser avec les hommes du foyer de Saint Denis où il réside. Lors d’une mission au travail, il fera la rencontre de Gabrielle (Emmanuelle Devos), une infirmière récemment divorcée qui viendra combler un manque d’affection manifeste.

Il a toujours été d’usage chez Faucon de mettre à l’avant les femmes dans des rôles-titres (SabineSamia, et le césarisé Fatima en 2016), fonction ici relevée pour la première fois par un référant masculin. Toutefois, si Amin polarise l’attention autour de lui, le film n’en demeure pas moins choral, permettant à son réalisateur de dresser le portrait d’immigrés aux destins multiples sur plusieurs générations. Dans le même foyer, on fait la connaissance de Sabri, un jeune homme dont les difficultés interactionnelles le conduisent à payer des marchandes d’amour pour satisfaire ses envies sexuelles, Ousmane, le voisin de palier issu du même village sénégalais qui ramène des présents pour la famille d’Amin mais surtout Abdelaziz (Noureddine Benallouche), un jeune retraité marocain ne percevant pas d’aides de l’état car il n’a jamais été déclaré. Il a refondé une famille laissant derrière lui une femme et des enfants revêches qui ne lui pardonnent pas cette nouvelle vie française dont ils se sentent exclus. À côté de ces hommes, se dressent des femmes fortes à l’instar d’Aïcha et de Gabrielle. Avec un caractère bien trempé, la première fait figure de chef de famille, surveillant l’avancement de la construction d’une maison que son mari Amin paye à distance. Ce dernier s’absentant durant de longues périodes, elle doit assurer le bon déroulement des opérations tout en gérant sa belle-famille pas toujours commode ainsi que l’éducation de ses enfants qu’il ne voit pas grandir. Quant à Gabrielle, en pleine reconstruction émotionnelle, elle essaye tant bien que mal de préserver sa fille Célia du comportement excessif et intrusif de son ex-conjoint qui la prend souvent à partie. Elle est d’une nature empathique à l’égard des autres. Toujours une attention particulière, un mot gentil à adresser ou encore une aide à proposer. C’est d’ailleurs ce regard tourné vers les autres, ces valeurs intrinsèques, qui séduiront Amin, lui aussi porté à aider son prochain. « C’est toi la plus belle, tu ne fais pas juste prendre » lui dit-il après l’amour.

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L’habilité et l’élégance du travail de Faucon demeure ici dans cette démarche éloquente qui situe son récit à la fois dans le pays d’accueil et dans le pays d’origine. En alternant les prises de vue de l’un et de l’autre avec un montage « cut », il met ainsi l’emphase sur l’impact du choc culturel que vivent les protagonistes : le changement de climat, les conditions de vie différentes ainsi que leurs préoccupations sociales ou familiales. De fait, le spectateur est plus à même de comprendre la raison pour laquelle Amin est désorienté, loin de ses repères. Il y a chez lui de l’introversion mais surtout de la retenue qui incite sa langue à se délier seulement lorsqu’il est dans son élément, c’est à dire en confiance avec sa famille et ses amis du foyer. C’est un père de famille aimant qui consacre sa vie à un travail lui permettant d’apporter son soutien financier à une famille tributaire de son aide pour survivre. Ayant misé sur sa réussite professionnelle en l’aidant à partir, elle compte désormais sur lui pour envoyer les enfants (de 15, 12 et 10 ans) à l’école, pour la construction d’une nouvelle maison et pour financer le projet personnel de ses deux frères qui souhaitent ouvrir une boucherie. La stabilité familiale repose maintenant sur ses épaules, lui qui a fait le sacrifice d’une vie, parfois incompris, à commencer par sa femme et ses enfants qui savent pourtant combien son exil est une forme de salut pour tous. Obnubilés par l’argent et l’herbe verte du voisin, ils voudraient bien à leur tour venir habiter en France, mais ils ne se rendent pas compte de la difficulté du quotidien lorsqu’on est étranger avec peu de moyens.

Et puis Amin rencontre Gabrielle sur un chantier. Fréquenter Gabrielle, c’est ouvrir une fenêtre sur le monde, prendre une bouffée d’air pur face à l’avenir oppressant qui se profile à l’horizon. Quelque chose de naturel et de spontané s’installe entre eux en moins de rien, sans aucune profusion d’affection. Ils s’apportent un soutien mutuel dans un élan naturel et non prémédité d’affection pour tenir dans un quotidien de plus en plus anxiogène. Le temps d’un instant, le temps d’oublier, de mettre en suspend les problèmes journaliers, ils s’accordent une pause à point nommé en dépit de leurs différences culturelles qui finiront par se métisser et s’embrasser. Certes, on comprend les raisons qui les poussent à se voir, se revoir et partager ces moments de complicité où ils échangent, à l’occasion, sur leur rôle de parent. Néanmoins, Faucon semble, une fois n’est pas coutume, attester d’une certaine pudeur à montrer les sentiments, comme s’ils relevaient de l’ordre du privé et n’appartenaient qu’à ses personnages. Un dispositif plutôt rare à l’ère numérique où tout se regarde, tout se partage, bon gré mal gré. Cette délicatesse à filmer les corps, à les laisser parler de manière significative, elle est à la fois la force et la faiblesse du film. À trop vouloir se distancier du romanesque de peur d’affaiblir son histoire et de tomber dans une irrépressible mièvrerie, il incombe au spectateur de faire des efforts supplémentaires pour s’attacher à des personnages qui frôlent l’apathie. Rien n’est fait ou dit pour que l’on ressente leurs émotions, la romance s’installe sans que l’on ait eu l’opportunité d’y croire un instant. En montrant moins, le réalisateur finit par ne pas intéresser assez.

Il y aurait eu beaucoup à dire sur cette liaison qui reste encore de nos jours subversive à l’image de l’affiche du film où une femme blanche (qui plus est la patronne) est allongée auprès d’un homme noir dans un lit chargé de fantasmes sexuels. Pointant du doigt certains travers de société, le cinéaste semble avoir de la difficulté à affronter son sujet et soulever des questions qui malheureusement restent en suspens. En dépit de ces quelques maladresses, force est de constater la douceur avec laquelle Philippe Faucon filme ses personnages et dirige ses acteurs. Avec Amin, il met à l’honneur tout un pan de l’immigration, notamment les travailleurs clandestins qui donnent de leur vie sans rien recevoir à leur mort. Le tourniquet qu’ils franchissent à tous les matins pour entrer et sortir du chantier s’apparente alors à une loterie géante leur octroyant le droit de trimer toute une vie pour envoyer de l’argent à leurs familles restées au pays. Certes, un constat sombre et défaitiste, mais ô combien réel et nécessaire à la réflexion.

Durée: 1h31

Ce film a été vu dans le cadre du Festival Cinémania 2018.

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