Woman at war : donne à la Terre et la Terre te le rendra

Islande/France/Ukraine, 2018

Note: ★★★★

Avec Woman at War, Benedikt Erlingsson signe une fable écologique contemporaine dont l’humour absurde atteint sa cible. Il vise juste et décoche des flèches singulières et atypiques lui permettant de se démarquer dans une satire sociale bien de son temps.


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Chef de chœur enthousiaste et appréciée de tous, Halla (Halldóra Geirharðsdóttir) se bat contre une industrie locale d’aluminium pour empêcher la pollution atmosphérique qui dénature les terres de son Islande natale. Tentant désespérément de les protéger au moyen d’actions radicales mais philanthropiques, la mission qu’elle s’est jusqu’alors fixée pourrait bien être ajournée suite à une réponse favorable à sa demande d’adoption envoyée il y a déjà plus de quatre ans. Quatre ans, c’est aussi l’âge de cette jeune ukrainienne qui l’attend. Entre ses idéaux de vie et son désir de mère, il lui faudra faire pour le mieux, incapable de taire ses convictions quitte à jouer avec le feu.

Dès le plan d’ouverture du film, Halla arpente les Hautes Terres d’Islande en mission commando avec un sac à dos, un arc et des flèches pour court-circuiter l’usine du coin. Sorte de Robin des bois des temps modernes dépouillant les riches industriels pour redonner à cette pauvre Terre, la quinquagénaire semble en parfait contrôle de la situation, maîtrisant du bout des doigts ces lieux foulés plus d’une fois. Infiniment petite au milieu de ces grands paysages qu’elle affectionne tant, elle se fond dans le décor et fait corps avec cette nature grandiose nous rappelant au passage combien l’Homme est si peu de choses. Cette femme qui part en guerre ne vise qu’à alerter ses semblables de l’impact néfaste et destructeur de l’implantation d’usines et de groupes multinationaux sur l’environnement. Elle nous prouve avec intelligence et pertinence que son combat mené de front, loin d’être perdu d’avance, occasionne et commande parfois l’usage d’expédients discutables pour répandre et faire entendre le message qu’elle défend mordicus. Quand elle grimpe sur le toit d’un immeuble pour distribuer ses pamphlets dans un esprit de communion, c’est pour mieux prendre de la hauteur afin de dénoncer l’asservissement de l’Homme par des machines qui viennent parasiter le liens entre les gens.

Woman at War : Photo
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Grâce à des technologies de pointe pouvant vite se révéler caduques sans ressources énergétiques, l’être humain croit pouvoir dominer la Nature qui bien souvent se suffit à elle-même. L’indépendance de cette dernière est une indéniable force devant la bêtise affichée de l’Homme à se sentir supérieur, croyant obstinément pouvoir être en mesure de la contrôler comme un vulgaire appareil automate qu’on leurre. Par conséquent, la réalisation fait montre d’une économie de moyens face à l’artillerie lourde déployée par le gouvernement et les représentants de Rio Tinto aux prises avec cette « femme des montagnes », revisitant non sans humour le mythe de David et Goliath. Symbolisé par des pylônes électriques élagués comme des arbres, le géant est désormais malmené jusqu’à son inéluctable chute dont il ne peut se soustraire. Descendu de son piédestal, il se retrouvera face contre terre sans nul autre choix que d’honorer la souveraineté de la Nature finissant par reprendre ses droits. À la manière d’un chasseur traquant sa proie, les drones et les hélicoptères du gouvernement poussent Halla dans ses retranchements. Celle qui passe son temps à embrasser la végétation va dès à présent pouvoir compter sur cette dernière pour embrasser sa cause et l’épauler dans sa course effrénée. La terre se veut protectrice, susceptible de lui offrir un nid douillet fait de mousse et d’herbes fraîches où elle peut à sa guise se lover pour s’abriter. Puis, tel un caméléon, Halla revêt la dépouille d’un bélier afin d’échapper à ses assaillants, avant de se faufiler au milieu d’un troupeau de moutons pour échouer, glacée par le froid, dans une source d’eau chaude réparatrice et réconfortante. À son tour la Nature vient la protéger, l’enveloppant sous son aile, comme un enfant malade à qui l’on prodigue les premiers soins. De fait, il n’est pas surprenant que le réalisateur ait choisi pour son héroïne un prénom chargé d’histoire, rappelant les derniers bandits notoires islandais (Halla et Eyvindur) ayant survécu plus de 20 ans au 17ème siècle en se cachant dans les Hautes Terres. Ainsi, Erlingsson fait d’elle une marginale entretenant une relation privilégiée avec la Nature qui le lui rend bien.

Woman at War : Photo Halldora Geirhardsdottir
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Halla aime les choses simples de la vie. À vélo ou en pleine séance de méditation pour évacuer les énergies négatives du quotidien, elle n’a pas son pareil pour se connecter aux humains, comme à la terre, afin de recharger ses batteries. Incapable de rester statique, c’est un personnage frondeur au regard malicieux dont les mimiques évoquent une forme de pantomime souvent proche du burlesque. Semblable à une farce aux allures de comédie policière, plutôt noire, elle se moque des industriels tournés en ridicule : faux-semblants (arrestations à répétition d’un touriste argentin) course poursuite à vélo, lunettes noires, lignes sur écoute (cellulaires dans le congélo) sans oublier la notion du double (gémellité d’Halla et Assa). De cette façon, tous les codes du polar sont détournés pour faire rire le spectateur séduit dès les premières minutes et fier complice d’Halla dans ses délires les plus loufoques.

Woman at War : Photo Halldora Geirhardsdottir
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Caractéristique propre aux pays nordiques, l’humour absurde du film se (re)découvre avec un plaisir non dissimulé (tout commeBéliers), grâce à la mise en abyme d’une fanfare dont la musique est ici diégétique (on l’entend et on la voit). À chaque importante prise de décision de l’héroïne, trois musiciens interviennent à l’écran par le biais d’un cor, d’un tambour et d’un piano créant ainsi une distanciation chez le spectateur de connivence avec elle. Si la forme n’est pas novatrice, elle sied néanmoins parfaitement au sujet empreint de poésie. À ces hommes s’opposent trois femmes ukrainiennes en costume traditionnel, suggérant la maternité que s’apprête à vivre Halla. Cette dichotomie entre désir et réalité se dresse ainsi contre la soif inextinguible d’hommes avides de pouvoir (la chienne de son « cousin » s’appelle Woman) qui met en exergue le pacifisme de cette femme féministe et déterminée. Tournée vers l’avenir, elle dirige un groupe de chorale où chacun, malgré son passé disparate, doit apprendre à chanter à l’unisson des airs gonflés d’amour et porteurs d’espoir à l’image de la réunion des musiciens et des ukrainiennes dans un même plan, main dans la main, signe d’une paix de l’âme retrouvée. C’est ensemble que l’on peut vaincre l’Autre, l’ennemi parfois caché insidieusement.

Woman at War : Photo
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L’ubiquité créative d’Halldóra Geirharðsdóttir a été récompensée au Festival du Nouveau cinéma de Montréal où elle s’est méritée, à juste titre, le prix d’interprétation féminine. Dans Woman at War, cette artiste populaire islandaise fait des étincelles à l’aide d’un personnage anticonformiste dont la liberté de penser n’a pas de frontière. Après Des chevaux et des hommes (2013), Benedikt Erlingsson nous offre un second film à l’univers attachant et récréatif, doublé d’une réflexion sincère et profonde sur le monde qui nous entoure. Il serait dommage de s’en priver.

Durée: 1h41

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