A Girl Walks Home Alone at Night : À la recherche de chaleur

Iran et États-Unis, 2014
★★★★

À Bad City, une ville iranienne fictive, une fille (Sheila Vand) erre dans les rues à la recherche de malfaiteurs à punir. Son voile prend l’allure d’une cape de superhéroïne lorsqu’elle glisse en skate dans les rues ténébreuses. Aux premières lueurs du lever de soleil, elle se réfugie dans son sous-sol pour écouter ses vinyles sous l’éclat d’une boule disco.

En égale mesure de film d’horreur, western, et romance, le premier long-métrage de Ana Lily Amirpour est déjà devenu, moins d’une décennie plus tard, une triple menace : classique du cinéma iranien, classique d’horreur, classique féministe. Visuellement inspiré par des romans graphiques, les films de Sergio Leone et Nosferatu (1922), A Girl Walks Home Alone at Night bâtit une atmosphère unique dans laquelle tout le monde pourra trouver quelque chose à aimer.

Horreur ou western?

Remarquable hybride de genres, le film mélange sans effort deux styles visuels qui, en apparence, n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Pourtant, les ombres angulaires expressionnistes, les plans fixes remplis de suspense, et d’autres traits du cinéma d’horreur se marient parfaitement au dynamisme typique des westerns. Le personnage de la fille (comme tous les bons antihéros solitaires : elle n’a pas de nom) est à la fois vampire et cowboy. Son voile ressemble à la cape de Dracula et son skate sert de cheval. Elle semble chez elle autant dans son sous-sol isolé (cave de vampire) que dans les grands espaces ouverts désertiques de Bad City.

Puis il y a Arash (Arash Marandi), également défini par des esthétiques westerns : c’est un travailleur acharné, qui veut échapper à la misère de sa ville et son passé familial tragique. En raccord avec ce désir de fuite, sa possession la plus précieuse est la voiture sur laquelle il a travaillé plus de 2 000 jours. Souvent encadré dans des plans dynamiques, inclinés, qui transmettent l’immensité de ses entourages, Arash est également solitaire, mais moins par choix que parce qu’il n’a simplement pas encore trouvé sa destinée.

Ce mélange éclectique est brillamment reflété dans la musique du film. Les compositions du groupe Federale rappellent celles du légendaire Ennio Morricone, maître de la bande sonore western, mais le film élargit ses horizons en utilisant du rock iranien, et même de l’électro-pop à un moment afin de représenter la désorientation d’Arash. Une des plus fameuses scènes du film utilise une chanson du groupe post-punk White Lies afin d’accompagner l’intimité naissante entre Arash et la jeune fille.

Le fabuleux destin d’une vampire

Un peu comme dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001), la protagoniste erre sans destination, observant les personnes qu’elle croise. Le film prend un plaisir voyeuriste à suivre et analyser un éventail de personnages récurrents, mais toujours sans en dire trop sur eux; le droit d’imaginer la suite est réservé aux spectateurs.

La rencontre entre Arash et la jeune femme semble fatidique, malgré le fait qu’aucun des deux ne cherchait l’amour au départ. Si le classique de Jean-Pierre Jeunet suit une femme qui cultive les petits plaisirs puis trouve inopinément l’amour, le film d’Amirpour prend une note romantique lorsque la fille tombe sur un cœur pur au milieu d’une ville remplie de personnes aux intentions égoïstes et/ou maléfiques. Elle réprime son caractère vampirique pour Arash, et sa quête pour la vengeance devient plus complexe : tout ce temps, cherchait-elle seulement à tuer ou cherchait-elle une lueur d’espoir?

Le film devient étrangement touchant lorsqu’on se rend compte que même ce personnage solitaire cherche une connexion. Dans un monde où la dépravation rôde à tous les coins de rue, ne veut-on pas un peu de réconfort sous la forme d’un ami? Après tout, même les vampires ont besoin de chaleur.

Horreur au féminin

Comme tant d’autres réalisatrices, Amirpour a le don de faire du cinéma d’horreur rempli d’anxiétés féminines sans pour autant compromettre l’imagerie sanglante qui rend le genre divertissant. Grave (2016) de Julia Ducournau, (notre critique de son dernier film, ici) était riche en body horror, mais avait un message complexe sur l’éveil de la sexualité; The Love Witch (2016) de Anna Biller (notre critique ici) était sanglant, mais décortiquait également les anxiétés sociales sur la sexualité féminine. Puis qui oublierait le superbe Mister Babadook (2014, Jennifer Kent) qui posait la question : qu’est-ce qui est plus effrayant – un esprit maléfique qui habite notre maison ou le fait d’être une mère célibataire de classe ouvrière?

A Girl Walks Home Alone at Night est un ajout pertinent à cet héritage d’horreur féminin. La protagoniste est en train de vivre un rêve qu’ont plusieurs femmes : marcher seule la nuit sans se sentir en danger. Et même, être protégée de tout danger grâce à une sorte de super pouvoir. On prend un plaisir malicieux à la voir tuer, et puis cela nous fait réaliser la véritable horreur du film : le fait de vivre dans une société ou le danger est réel, et malheureusement, on n’a pas les dents d’un vampire pour mordre.

Mais hormis cette dimension terrifiante qu’Ana Lily Amirpour tisse habilement, le film a également une sensibilité typique féminine quant à la présentation des personnages et à la création de scènes intimes et touchantes. La réalisatrice s’inspire de la tradition de cinéma d’auteur iranien et utilise beaucoup de longs plans fixes, dans lesquels les personnages prennent le temps de se regarder et de connecter les uns avec les autres. La communication se fait surtout par les regards, les dialogues sont rares et concentrés. C’est un premier long-métrage réussi, à (re)découvrir à l’occasion de l’Halloween. Et puis, pour les amoureux de chats : il y en a un, et il est vraiment beau.

 

Bande-annonce :

Durée : 1h44

Crédit photos : Vice Films, Kino Lorber

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